mai 11, 2026

La Suisse avant les banques et le chocolat : pauvreté, survie et naissance d’un modèle unique

Par son projet « Les leçons suisses », l’Association Alpalatoo recueille les enseignements de ses interlocuteurs suisses pour les lecteurs d’Asie centrale.



Entretien avec l’historien suisse Bernard Lescaze


D’après un entretien. Propos recueillis. Les faits et citations lui appartiennent. La mise en forme en « leçons » relève de la rédaction.

La Suisse : pauvre, neutre, riche.

On croit que la Suisse a toujours été riche, toujours neutre, toujours démocratique. Faux trois fois. Jusqu’en 1900, c’était un pays d’émigration. Jusqu’en 1945, un pays moyen. Et la neutralité ? Un calcul, pas un dogme.
Bernard Lescaze, historien genevois, démonte les mythes d’un pays sans roi, sans mer et sans matières premières, devenu une île prospère. Voici 16 leçons d’histoire : dates, chiffres, réalités. Pas de chocolat.



La Suisse pendant la Seconde Guerre mondiale

Question : Pourquoi la Suisse est-elle restée neutre pendant la Seconde Guerre mondiale ?

Réponse :
« Quand la Seconde Guerre mondiale a éclaté, la Suisse est restée neutre, car elle percevait clairement que les régimes de Hitler et de Mussolini représentaient une menace majeure pour la démocratie et pour son propre mode de fonctionnement. »

« Contrairement à la Première Guerre mondiale, durant la Seconde Guerre mondiale, la très grande majorité de la population suisse était hostile à Hitler, aussi bien en Suisse alémanique qu’en Suisse romande. » — B. Lescaze


La leçon ? La neutralité de 39-45 n’est pas celle de 14-18. En 14, on est divisé. En 39, on est uni contre Hitler. — La rédaction


« Hitler a envisagé une invasion, mais il avait aussi des intérêts stratégiques importants à préserver, notamment l’accès aux Alpes et au tunnel du Gothard, essentiel pour les communications entre l’Allemagne et l’Italie. Il savait également qu’une invasion de la Suisse aurait pu compromettre ce passage stratégique et nuire à ses intérêts économiques et militaires. » — B. Lescaze


La leçon ? Neutre ne veut pas dire inutile. La Suisse tenait le robinet du Gothard. Hitler a reculé parce qu’un tunnel fermé valait plus qu’un pays occupé. — La rédaction


« Pendant la Seconde Guerre mondiale, contrairement à la Première, la Suisse était pratiquement entièrement encerclée par les puissances de l’Axe. L’Allemagne nazie contrôlait la France, l’Autriche avait été annexée au Reich, et l’Italie de Mussolini faisait partie de ces alliances. La Suisse se retrouvait ainsi comme une sorte de petite île au cœur d’un territoire dominé par les régimes fascistes. » — B. Lescaze


La leçon ? La géographie commande la politique. Une île encerclée négocie. Elle ne sermonne pas. — La rédaction


« Pour survivre, elle a dû adopter une politique d’équilibre, en faisant certaines concessions économiques. Cela lui a été reproché après la guerre, mais ces critiques sont apparues dans un contexte où les vainqueurs pouvaient analyser la situation avec du recul. Pendant le conflit, la Suisse a continué à commercer avec l’Allemagne et l’Italie, mais aussi avec les États-Unis, ce qui lui a permis de maintenir, tant bien que mal, sa neutralité. » — B. Lescaze


La leçon ? La morale, c’est pour les vainqueurs. La survie, c’est pour les encerclés. On t’a reproché tes concessions ? Oui. Mais tu es vivant pour entendre les reproches. — La rédaction


« On associe souvent cette neutralité à la prospérité suisse, mais cette explication est partielle. Il faut rappeler que jusqu’à la fin du XIXe siècle, la Suisse était un pays relativement pauvre, marqué par l’émigration plutôt que par l’immigration. Au XIXe siècle, de nombreux Suisses partaient s’installer en Argentine ou aux États-Unis, et au XVIIIe siècle déjà, certains servaient comme soldats dans des armées étrangères. » — B. Lescaze


La leçon ? Le mythe du banquier en or depuis Guillaume Tell est faux. Nos arrière-grands-parents émigraient ou mouraient mercenaires. La richesse suisse a 70 ans, pas 700. — La rédaction


« Après la Première Guerre mondiale, la Suisse s’est progressivement modernisée et enrichie, sous l’effet de transformations économiques et sociales, pas uniquement grâce à sa neutralité. Mais c’est surtout après 1945 que son développement s’accélère fortement, dans le contexte des Trente Glorieuses, une période de croissance exceptionnelle en Europe occidentale. » — B. Lescaze


La leçon ? La neutralité t’a évité les bombes. Les Trente Glorieuses t’ont rempli le frigo. Ne confonds pas le parapluie et la pluie. — La rédaction


« Ce phénomène ne concerne pas uniquement la Suisse : la France, l’Allemagne et le Royaume-Uni connaissent également une forte expansion économique. Dans ce contexte, la Suisse se distingue par sa stabilité politique et son système démocratique particulier, fondé sur la recherche du consensus. Les décisions reposent sur un équilibre entre majorité et minorités, sans domination excessive d’un camp sur l’autre. » — B. Lescaze


La leçon ? Le secret suisse, ce n’est pas le coffre. C’est le compromis. Un pays où 49% se sent volé par 51% finit pauvre. Un pour tous, tous pour un n’est pas de la déco. — La rédaction





Neutralité et richesse de la Suisse


Question : À partir de quelle période la Suisse est-elle devenue l’un des pays les plus riches du monde ?


Réponse :
« On peut situer ce tournant surtout après la Seconde Guerre mondiale, dans les années 1950, 1960 et 1970. À cette époque, la Suisse profite pleinement du grand développement économique des Trente Glorieuses. Elle parvient à adapter cette croissance rapide à sa situation politique et sociale. Ainsi, la richesse actuelle de la Suisse est relativement récente à l’échelle historique : elle remonte principalement à 60 ou 80 ans, pas davantage d’un siècle. » — B. Lescaze


La leçon ? Si tu penses que ton pays a toujours été riche, tu ne respecteras jamais ceux qui l’ont rendu riche. La mémoire commence par la pauvreté. — La rédaction



Question : D’où vient la démocratie suisse, ce modèle de démocratisation ?


Réponse :
« C’est une question à la fois simple et complexe. Historiquement, dans les régions montagneuses, il n’y avait ni roi ni prince. Les populations étaient composées surtout de paysans, d’éleveurs et d’artisans, habitués à gérer eux-mêmes leurs affaires. Dans ces communautés, les décisions se prenaient collectivement lors d’assemblées locales. On considère même que les hommes capables de défendre leur communauté pouvaient participer à ces décisions, ce qui a favorisé très tôt une forme de participation politique élargie. Dans certains cas, cela a conduit à des droits politiques relativement précoces, parfois dès l’adolescence dans des traditions locales anciennes. Aujourd’hui encore, on retrouve cet héritage dans certains cantons, comme celui de Glaris, qui a abaissé l’âge du droit de vote à 16 ans. » — B. Lescaze


La leçon ? On n’a pas inventé la démocratie directe par génie. On l’a inventée parce qu’il n’y avait personne pour commander. La liberté naît du vide, pas du discours. — La rédaction


« Par ailleurs, les villes suisses ont connu une évolution différente : elles étaient souvent dirigées par des élites bourgeoises, un patriciat, c’est-à-dire une forme d’oligarchie urbaine. Mais même dans ces cas, il n’existait pas de roi ni de monarchie. Il faut aussi rappeler qu’entre le Moyen Âge et la fin du XIXe siècle, la Suisse est l’un des rares États européens à fonctionner durablement sous une forme républicaine. Certes, d’autres républiques ont existé, comme les Provinces-Unies ou la République de Venise, mais leur organisation était différente. Au XIXe siècle, jusqu’à l’instauration de la Troisième République en France, la Suisse demeure un cas presque unique de continuité républicaine en Europe. Cette situation change progressivement après la Première Guerre mondiale, lorsque plusieurs empires européens s’effondrent et que de nouveaux régimes républicains apparaissent. Ainsi, ce qui caractérise la Suisse, ce n’est pas seulement l’absence de monarchie, mais la continuité d’une culture politique fondée sur la participation, le consensus et la stabilité institutionnelle. Cela a rendu possible le développement progressif d’un système à la fois républicain et démocratique, qui ne sont pas exactement la même chose, mais qui se sont renforcés mutuellement dans le cas suisse. » — B. Lescaze


La leçon ? Pendant que l’Europe décapitait ses rois ou les adorait, la Suisse n’en avait pas à décapiter. La meilleure révolution, c’est celle que tu n’as pas besoin de faire. — La rédaction

Les origines de la civilisation européenne


Question : J’aimerais mieux comprendre comment la civilisation s’est développée en Europe : quel pays, comme la France ou l’Allemagne, peut être considéré parmi les premiers à atteindre un haut niveau de civilisation, notamment en matière d’architecture, d’organisation sociale et de construction de belles habitations ?


Réponse :
« Si vous voulez, il est clair que l’Europe est issue de la civilisation gréco-romaine, c’est-à-dire des Grecs et des Romains durant l’Antiquité. À ce moment-là, la civilisation rayonne depuis Rome, depuis la Rome antique, mais elle s’étend à l’ensemble du bassin méditerranéen et inclut, d’une certaine manière, une partie de l’Orient. Cela se manifeste notamment à travers l’Égypte ancienne, l’Égypte pharaonique, mais aussi avec les successeurs d’Alexandre le Grand, les Ptolémées. Les Grecs font d’Alexandrie un véritable phare, un centre majeur de la civilisation hellénistique, qui mêle héritage grec, apports romains et influences orientales.


Il ne faut pas oublier qu’Alexandre le Grand est allé jusqu’aux rives de l’Indus et qu’au-delà d’Alexandrie d’Égypte, grande métropole du monde grec, il a fondé de nombreuses villes en Orient — dans des régions correspondant aujourd’hui à l’Afghanistan, au Turkménistan ou à l’Iran —, souvent appelées elles aussi Alexandrie. Pendant plusieurs siècles, ces cités ont maintenu vivante, au cœur de l’Asie, cette culture hellénistique.


Un exemple frappant : si certaines représentations du Bouddha montrent des cheveux bouclés, c’est en partie lié à cet héritage grec issu des conquêtes d’Alexandre, qui a perduré à travers les siècles, alors même que la plupart des peuples ayant adopté le bouddhisme n’ont pas cette caractéristique. » — B. Lescaze


La leçon ? Si tu cherches “l’Europe pure”, arrête. Le Bouddha a les cheveux d’Athènes. La civilisation est une importation. — La rédaction


« Ensuite vient une période souvent qualifiée, à tort, de “sombre” : celle des grandes invasions, qui sont en réalité des migrations. À partir du Moyen Âge — bien plus structuré et “civilisé” qu’on ne le pense souvent — émergent plusieurs centres de civilisation. Les Francs, en France, développent notamment les grandes cathédrales gothiques. Parallèlement, l’Europe germanique conserve des traditions venues du Nord, avec un lien profond à la nature, notamment à la forêt, qui occupe une place essentielle dans l’imaginaire et la culture des peuples germaniques. » — B. Lescaze


La leçon ? Méprise le Moyen Âge et tu méprises 800 ans de savoir-faire. Chartres, Cologne, Lausanne : c’est du haut niveau. — La rédaction


« Puis vient la Renaissance, qui porte bien son nom : tout en conservant certaines traditions médiévales et germaniques, elle marque un retour à l’Antiquité grecque et romaine, dont une partie du savoir avait été oubliée. Ce renouveau est aussi lié au rôle de Byzance, qui avait conservé la tradition intellectuelle antique. Avec la pression des Turcs, de nombreux savants byzantins se réfugient en Italie et en Europe occidentale, apportant avec eux des manuscrits précieux.


Ainsi, contrairement à d’autres périodes de pertes — comme lors de la destruction de la bibliothèque d’Alexandrie —, une partie essentielle du savoir antique est préservée et transmise. Au fond, l’Europe est un véritable mélange de civilisations, et c’est cette hybridation qui fait sa richesse. » — B. Lescaze


La leçon ? La Renaissance, ce n’est pas “l’Italie invente”. C’est “l’Europe se souvient”. Grâce à des réfugiés. La culture survit dans les valises. — La rédaction


« La Suisse, à cet égard, est particulièrement représentative de cette diversité européenne : elle combine des influences germaniques et des influences latines, issues des Francs et surtout des Burgondes, qui se sont installés dans des régions comme Genève ou Lyon.


Charlemagne a tenté de reconstituer une unité européenne, mais à sa mort, son empire est divisé entre ses héritiers. Lothaire reçoit une bande centrale, la Lotharingie, qui s’étend des Pays-Bas et des Flandres jusqu’à l’Italie du Nord, en passant par la vallée du Rhin, la Suisse et la vallée du Rhône. Cette zone constitue alors une véritable colonne vertébrale économique de l’Europe médiévale.


Par la suite, l’évolution vers des États-nations — plus marquée en France qu’en Allemagne — fragmente cet ensemble. Néanmoins, des liens forts persistent jusqu’à aujourd’hui entre ces régions : Allemagne rhénane, Flandres, Pays-Bas, Suisse et Italie du Nord. Cette continuité éclaire les fondements historiques de la civilisation européenne. » — B. Lescaze


La leçon ? La Suisse n’est pas une exception. Elle est la Lotharingie qui a survécu. Tu veux comprendre Genève ? Regarde une carte de 843. — La rédaction


Question : Et concernant l’écriture et l’éducation, ici, cela remonte à quelle période ?


Réponse :
« Cela tient en grande partie à l’influence de la religion. De la même manière que les Juifs apprennent l’hébreu ancien pour lire les textes religieux, l’Europe chrétienne a encouragé — au moins pour certaines catégories de la population — l’apprentissage de la lecture, notamment pour accéder à la Bible et aux psaumes.


Ainsi, ceux qui se destinaient à l’Église devaient apprendre à lire, à écrire et à comprendre le latin. Par ailleurs, les marchands avaient besoin de compétences en calcul, en comptabilité et en correspondance. Progressivement, sous l’influence conjointe de l’Église et des activités économiques, une partie croissante de la population s’est instruite.


À la Renaissance, la Réforme protestante renforce ce mouvement : les protestants souhaitent que chaque fidèle puisse lire la Bible dans sa propre langue. Cela entraîne de nombreuses traductions et favorise le développement de l’instruction.


Il faut toutefois distinguer lecture et écriture : savoir lire devient relativement plus courant, mais savoir écrire reste longtemps réservé à une minorité. Les établissements d’enseignement, comme le collège Calvin à Genève, accueillent principalement des garçons issus de milieux privilégiés.


Au XVIIIe siècle, l’instruction progresse aussi chez les filles. Dans certains pays comme la Suède, elles peuvent même être plus alphabétisées que les garçons, notamment parce qu’elles lisent la Bible en famille.


La situation évolue encore au XIXe siècle, lorsque des pays comme la Suisse instaurent une instruction publique, progressivement gratuite et accessible aux deux sexes, même si les classes restent souvent séparées.


La mixité scolaire est une conquête plus récente, surtout à partir de la seconde moitié du XXe siècle. Jusqu’à la fin du XIXe siècle, dans de nombreux pays, les femmes n’ont pas accès à l’université. Leur admission résulte de luttes importantes, menées notamment entre 1850 et 1900.


À Genève, par exemple, les facultés de médecine accueillent relativement tôt des femmes, souvent étrangères, notamment de Russie ou de Pologne, qui ne peuvent pas étudier dans leur pays d’origine. En revanche, les études de droit ou de lettres leur restent plus difficilement accessibles, en raison de résistances sociales et institutionnelles.


Peu à peu, ces barrières tombent, et au début du XXe siècle apparaissent les premières femmes avocates. La situation évolue fortement par la suite : aujourd’hui, dans de nombreuses disciplines universitaires, les femmes sont majoritaires.


Fait remarquable, la première femme professeure à l’université de Genève est nommée au début des années 1920, dans les sciences. D’origine russe, elle connaîtra ensuite un destin mouvementé, retournant en Union soviétique où elle sera emprisonnée sous Staline avant de poursuivre sa carrière scientifique — un parcours à la fois exceptionnel et révélateur des bouleversements de son époque. » — B. Lescaze


La leçon ? On a appris à lire pour Dieu, à écrire pour le commerce. L’école gratuite n’est pas venue par bonté. Elle est venue par besoin : un pays sans matières premières a besoin de cerveaux. Si tu ne peux pas exporter du pétrole, exporte des diplômes. — La rédaction



Architecture et stabilité


Question : Je me demande dans quelle mesure les châteaux, les meubles anciens et les bâtiments datant, par exemple, du XIIIe siècle reflètent le niveau de civilisation en Europe, et s’il est possible d’identifier à quelle période les sociétés européennes ont commencé à développer une architecture à la fois avancée et durable.


Réponse :
« Oui, mais il faut d’abord souligner un point essentiel : pour que des traces matérielles de civilisation se transmettent à travers le temps, une certaine stabilité politique est indispensable. Sans cette continuité, même les réalisations les plus remarquables peuvent disparaître.


Cela dit, on trouve dans toute l’Europe des vestiges impressionnants de la civilisation romaine, avec d’immenses amphithéâtres comme le Colisée, aujourd’hui en ruines mais longtemps utilisés. D’autres exemples existent, comme les arènes d’Arles en France : durant tout le Moyen Âge, des habitations ont été construites à l’intérieur même de l’amphithéâtre, qui servait alors de fortification. Plus tard, ces constructions ont été démolies, et aujourd’hui encore, l’édifice est utilisé pour des spectacles, des corridas ou des concerts — un phénomène comparable à celui de Vérone en Italie.


Par ailleurs, de nombreux bâtiments édifiés au Moyen Âge sont toujours debout, notamment les cathédrales, qui constituent sans doute l’un des témoignages les plus visibles du haut niveau technique et artistique atteint en Europe dès le XIIIe siècle. On en trouve à Lausanne, Genève, Fribourg, Berne, mais aussi dans toute la France, l’Angleterre, l’Allemagne ou l’Italie. Leur conservation tient autant à la qualité de leur construction qu’à la relative stabilité des sociétés qui les ont entretenues.


Cette question de stabilité apparaît encore plus clairement lorsqu’on compare avec d’autres régions du monde. Au XIIIe siècle, vers 1250, le monde islamique — notamment en Irak — connaît également une grande prospérité, avec des califats puissants qui construisent mosquées et palais. Toutefois, les invasions mongoles du milieu du XIIIe siècle entraînent des destructions massives : non seulement les bâtiments sont anéantis, mais les systèmes d’irrigation sont aussi gravement perturbés, empêchant un redressement durable pendant plusieurs siècles. Ainsi, une civilisation brillante, illustrée par des figures comme Haroun al-Rashid — contemporain et correspondant de Charlemagne —, décline brutalement. Sans ces ruptures, nous disposerions probablement aujourd’hui de beaucoup plus de monuments de cette époque.


Si l’on remonte encore plus loin, les plus anciennes traces monumentales de civilisation se trouvent en Grèce avec les temples antiques, et plus anciennement encore en Égypte avec les pyramides, qui constituent l’un des premiers témoignages durables d’une organisation sociale et technique avancée, remontant à plusieurs millénaires.


En Europe, il est donc difficile d’identifier un seul “premier” moment : il s’agit plutôt d’une continuité, depuis l’Antiquité romaine jusqu’au Moyen Âge, puis à la Renaissance, avec des phases d’accélération dans la maîtrise de l’architecture, notamment religieuse. » — B. Lescaze


La leçon ? L’architecture durable n’est pas une question de pierre. C’est une question de paix. Tu veux des bâtiments qui durent 800 ans ? Évite les invasions. — La rédaction



Le système bancaire suisse


Question : Pourriez-vous m’expliquer comment le système bancaire suisse s’est constitué historiquement et en quoi il se distingue des autres systèmes bancaires à travers le monde ?


Réponse :
« Là encore, il faut repartir du Moyen Âge. À cette époque, le prêt à intérêt est en principe interdit par l’Église, sauf dans certains cas particuliers. C’est pourquoi les premières activités de prêt sont souvent assurées par des communautés juives, qui ne sont pas soumises aux mêmes interdits religieux.


Progressivement, ces règles s’assouplissent, notamment avec la Réforme. Mais la formation d’un véritable système bancaire, au sens moderne, prend plusieurs siècles. À l’origine, ce sont surtout des marchands qui manipulent des capitaux — par exemple dans le commerce de la soie — et qui gèrent des fortunes familiales. Peu à peu émergent des “marchands-banqui ers”, puis des établissements plus structurés.


La banque moderne apparaît véritablement au XVIIIe siècle, essentiellement sous forme de banques privées. Les premières banques d’État sont plus tardives : la Banque d’Angleterre est fondée à la fin du XVIIe siècle, mais la Banque de France n’apparaît qu’un siècle plus tard, sous Napoléon.


En Suisse, il n’y a pas, à l’origine, une concentration bancaire plus forte qu’ailleurs. Au XVIIIe siècle, des villes comme Paris ou Lyon sont même des centres financiers majeurs, en lien avec des banquiers genevois et lausannois. On oublie souvent que Lausanne a longtemps joué un rôle comparable à Genève. Par exemple, lorsque Voltaire s’installe à Ferney, près de Genève, il se rapproche à la fois de son médecin, qui est genevois, et de son banquier… qui est lausannois.


Ce n’est qu’au XIXe siècle que les banques genevoises prennent véritablement leur essor. Aucune des grandes banques actuelles n’existait avant la Révolution française, car les établissements antérieurs ont fait faillite, notamment en raison d’une mauvaise diversification de leurs placements.


Au XXe siècle, le système bancaire européen tend à s’uniformiser. Par exemple, des banques françaises comme le Crédit lyonnais sont très présentes à l’étranger dès le XIXe siècle, y compris en Russie, alors que les banques suisses restent longtemps plus locales.


Ce qui distingue progressivement la Suisse, ce n’est pas une innovation bancaire radicale, mais un ensemble de facteurs : stabilité politique, neutralité, sécurité juridique, et, à une certaine époque, le secret bancaire. Ce dernier n’est d’ailleurs pas une exclusivité suisse, mais il y était perçu comme particulièrement fiable, car peu susceptible d’être remis en cause par un changement de régime.


Depuis une dizaine d’années, le secret bancaire a été largement levé dans les affaires fiscales et criminelles. Pourtant, le système bancaire suisse demeure solide, preuve que sa réputation ne reposait pas uniquement sur cet aspect. » — B. Lescaze


La leçon ? Le secret bancaire n’a pas fait la Suisse. La faillite de 1789, oui. Elle a appris aux banquiers à ne jamais mettre tous les œufs dans le même panier. — La rédaction


Question : Dans quelle mesure la neutralité de la Suisse a-t-elle contribué à ces particularités ?


Réponse :
« La neutralité a joué un rôle, mais elle n’est qu’un élément parmi d’autres. Plus fondamentalement, c’est la stabilité politique et institutionnelle qui a permis à la Suisse d’inspirer confiance. À cela s’ajoute une tradition de discrétion et une sécurité juridique appréciée des investisseurs.


Aujourd’hui, avec la fin du secret bancaire strict, certains capitaux se déplacent vers d’autres places financières offshore. Cela montre que le système suisse doit être compris dans un contexte global et évolutif, et non comme une exception figée. » — B. Lescaze


La leçon ? Ce n’était pas le secret qui attirait. C’était la prévisibilité. Un pays où la loi ne change pas la nuit. Tu veux des capitaux ? Sois ennuyeux. Juridiquement. — La rédaction



Question : Et selon vous, quelle est la devise ou l’idéologie de la Suisse ?
Réponse :


« Il est difficile de parler d’une véritable idéologie. La devise traditionnelle est “Un pour tous, tous pour un”, parfois associée à “Deus providebit”. La Suisse valorise fortement la liberté, mais aussi une forme d’égalité sociale : on y évite en général les écarts trop visibles.


En revanche, comme ailleurs, la fraternité est plus difficile à réaliser concrètement. Ni la Suisse ni la France n’ont pleinement atteint cet idéal. » — B. Lescaze


La leçon ? La Suisse n’a pas d’idéologie. Elle a une mécanique : si tu tombes, on ne te laisse pas crever. Si tu réussis, on ne t’applaudit pas trop fort. — La rédaction



Question : Existe-t-il une relation entre le drapeau suisse et celui de la Croix-Rouge ?


Réponse :
« Oui, il y a un lien direct. Le Comité international de la Croix-Rouge a été fondé à Genève par des citoyens genevois. Le symbole de la Croix-Rouge est en fait l’inversion des couleurs du drapeau suisse, en hommage à la Suisse et à son rôle fondateur.


À l’origine organisation privée, fondée en 1863, elle reçoit très rapidement le soutien de la Confédération suisse, notamment lors des premières Conventions de Genève en 1864. Aujourd’hui encore, bien que l’institution reste indépendante, ses liens avec la Suisse demeurent étroits, notamment sur le plan financier et diplomatique. » — B. Lescaze


La leçon ? L’humanitaire est né là où les armées ne passaient pas. La neutralité n’est pas un vide. C’est un terrain où on soigne. — La rédaction

Zhenishbek Edigeev

Président de l'Association "Alpalatoo"

Le siège principal de l'Association "Alpalatoo" est situé dans la ville de Genève, avec une succursale dans la capitale du Kirghizistan, à Bichkek.

Adresse : Ville de Genève, 24 rue Chemin de Beau-Soleil 1206