L’Association Alpalatoo, par son projet « Les leçons suisses », essaie de tirer des leçons de chacun de ses interlocuteurs pour les lecteurs d’Asie centrale.
Asie centrale : réussir là où les autres n’osent pas aller
Entretien
avec Jean-Paul Périat, consul honoraire du Kazakhstan en Suisse
romande.
D’après un entretien. Propos recueillis. Les faits et citations lui appartiennent. La mise en forme en « leçons » relève de la rédaction.
Quarante ans à Moscou, Astana et Tachkent : voici les leçons de vie et d’affaires de Jean-Paul Périat, recueillies pour les lecteurs d’Asie centrale.
Leçon 1 : Choisis un pays par passion, pas par opportunisme
«
Moi, j’adore les pays russophones, leur culture, leur musique et
leur littérature, et c’est pour ça que j’y consacre une grande
partie de ma vie. »
La
leçon ? On
ne dure pas 40 ans dans une région par calcul. En 1984, Moscou était
gris, fermé, avec une guide qui nous suivait. Mais j’y ai eu une
révélation culturelle : Bolchoï, Mariinsky, Dostoïevski. Si tu
n’aimes pas le pays, tu partiras à la première crise. La
perestroïka, les privatisations, la crise de 1998, les gardes du
corps… j’ai tenu parce que c’était plus qu’un marché :
c’était une fascination. Fais du business là où tu pourrais
partir en vacances sans ton téléphone. —
La rédaction
Leçon 2 : Quand tout le monde fuit, c’est le moment d’entrer
«
Après la crise de 1998, alors que beaucoup quittaient la Russie,
j’ai eu la conviction que c’était le moment d’y rester. En
2002, j’ai ouvert un bureau à Saint-Pétersbourg. »
La
leçon ? Le
courage entrepreneurial, c’est d’acheter quand les autres
vendent. Les crises vident le terrain. Elles te laissent la place,
les talents, la reconnaissance. Si tu attends que ce soit « sûr »,
tu arrives bon dernier. La Suisse est neutre, pas frileuse.
L’opportunité stratégique se cache souvent derrière le mot «
risque ». —
La rédaction
Leçon 3 : La culture est ton visa d’entrée
«
Je ne parle pas parfaitement russe, mais je me débrouille. Ça
suffit pour communiquer. Et surtout : j’écoute. Svetlana me disait
: « Jean-Paul, regarde la gestuelle, tu comprendras. » Et c’était
vrai. »
La
leçon ? Ne
crois pas que les autres pensent comme toi parce qu’ils te
ressemblent. C’est l’erreur que j’ai faite en Russie. La clé
n’est pas la langue parfaite, c’est l’écoute profonde. Opéra,
ballet, théâtre — même sans comprendre un mot, tu comprends
l’âme. En affaires, celui qui écoute gagne sur celui qui parle.
Surtout à l’Est. —
La rédaction
Leçon 4 : Méfie-toi des prophéties, regarde le terrain
«
La principale différence entre Kazakhs, Kyrgyz, Ouzbeks ?
L’économie. Le Kazakhstan est en plein boom. L’Ouzbékistan a 36
millions d’habitants, un énorme potentiel. Le Kirghizstan est plus
petit, moins d’attrait pour les investisseurs. »
La
leçon ? Ne
mets pas « l’Asie centrale » dans un seul panier. C’est 5 pays,
5 vitesses. Le Kazakhstan a créé un centre financier inspiré de
Dubaï, avec Goldman Sachs et les cryptos. L’Ouzbékistan explose
dans la construction. Le reste suit plus lentement. Avant d’investir,
prends l’avion. Un conseiller fédéral t’emmène une semaine à
Astana, Tachkent, Bichkek ? Dis oui. Rien ne remplace le terrain. —
La rédaction
Leçon 5 : Cherche la durabilité, pas le coup rapide
«
En Europe, on est pragmatique. Les Américains sont audacieux : faire
faillite n’entache pas leur réputation. Les entrepreneurs d’Asie
centrale cherchent la durabilité. »
La
leçon ? Si
tu veux travailler avec eux, oublie le « move fast and break things
». Propose du long terme. Ils veulent construire quelque chose qui
dure, pas flamber en 18 mois. C’est la mentalité suisse qui marche
là-bas : fiable, discret, solide. Pas le bling. —
La rédaction
Leçon 6 : L’éducation change tout — mise sur la nouvelle génération
«
La corruption existe, héritage soviétique. Mais la nouvelle
génération, 35-40 ans, éduquée à l’étranger, a une vision
différente. Ils ne pensent pas corruption. Ils veulent développer
leur pays. »
La
leçon ? Dans
les 20 dernières années, l’Asie centrale a changé grâce à eux.
Un étudiant kazakh à Saint-Gall qui parle suisse-allemand n’a
plus la même mentalité que son père. Si tu investis, investis dans
les gens. Un business plan, oui. Mais l’équipe crédible, engagée,
formée à l’international, c’est ton assurance-vie. —
La rédaction
Leçon 7 : La Russie et la Chine ne s’excluent pas — elles s’additionnent
«
Au Kazakhstan, la Chine finance routes, aéroports, chemins de fer.
La Russie reste le « grand frère » historique. Poutine et Tokayev
se parlent constamment. »
La
leçon ? N’essaie
pas de choisir un camp. Le Kazakhstan est un pont. La Nouvelle Route
de la Soie passe par lui. Les Suisses l’ont compris : 3e
investisseur du pays. Stadler Rail a déplacé sa production de
Russie vers le Kazakhstan. La neutralité suisse est un atout
géopolitique. Sois le partenaire qui parle à tout le monde. —
La rédaction
Leçon 8 : La liberté religieuse est un indicateur de stabilité
«
Ce que j’apprécie au Kazakhstan : mosquées, synagogues, églises
catholiques et orthodoxes coexistent. Tokayev encourage les
conférences interreligieuses. »
La
leçon ? Pour
investir sereinement, regarde la laïcité. Si un pays protège la
liberté de culte et lutte contre l’extrémisme, il protège aussi
les contrats. La démocratie, c’est aussi la sécurité juridique.
Et ça, c’est bankable. —
La rédaction
Leçon 9 : Pour réussir à l’Est, il faut 3 choses — pas une de moins
«
Si un jeune entrepreneur vient me voir, je regarde 3 critères : 1.
Un business plan béton. En 30 ans, c’est le problème n°1. Pas de
blabla. 2. Une équipe crédible et engagée. Je prends des
références. 3. L’écoute. Si tu penses que l’autre pense comme
toi, tu es mort. »
La
leçon ? Le
feu sacré ne suffit pas. Il faut de la méthode, des gens, et de
l’humilité culturelle. —
La rédaction
Leçon 10 : L’engagement donne du sens — pas le confort
«
Ma philosophie ? Découvrir de nouveaux pays. J’aime ces peuples,
je veux continuer à collaborer avec eux. J’ai la même passion
qu’à 30 ans. Qu’est-ce qui donne du sens à la vie ? Son
engagement. Si un homme n’a pas de but, il finit malheureux. »
La
leçon ? Après
40 ans de carrière, ce qui me motive, c’est encore la passion. Pas
l’argent. Pas le statut. Le lien humain, la construction, la
transmission. Trouve ton Kazakhstan. Ce pays, ce secteur, cette cause
où tu pourrais travailler même sans salaire. C’est là que tu
dureras. —
La rédaction
Leçon 11 : La technologie change le destin, pas la culture seule
«
La culture nourrit l’âme, mais elle ne transforme pas le destin
d’un peuple. Ce sont les évolutions technologiques qui
bouleversent le monde. Au Kazakhstan : IA, blockchain, suivi des
containers par puces. En Ouzbékistan : explosion de la construction.
»
La
leçon ? Lis
Dostoïevski, va à l’opéra. Mais si tu veux impacter une région,
investis dans la tech, les infrastructures, la finance. La culture
élève l’homme. La technologie élève les pays. Sois un humaniste
qui code. Un lettré qui investit. —
La rédaction
Leçon 12 : Faire de l’argent, oui, mais honnêtement : la Suisse n’a pas de pétrole, elle a l’honneur
La discipline ne tue pas l’amour, elle le structure
«
Nous étions sept enfants. À table, interdiction de parler. Pour
prendre la parole, il fallait lever la main. Mon père était
brigadier de gendarme. Sévère. Mais on était bien éduqués, et
nos parents étaient fiers de nous. »
La
leçon ? La
discipline d’hier fait les adultes libres d’aujourd’hui. Un
père sévère n’est pas un père qui n’aime pas. C’est un père
qui prépare. L’autorité bienveillante, c’est le premier capital
d’un enfant. Ne confonds pas rigueur et violence. —
La rédaction
Leçon 13 : Connais tes grands-parents, tu connaîtras tes limites
«
Mes grands-parents étaient paysans du Jura. Des gens de la terre.
Ils parlaient peu. Ils rentraient fatigués le soir. Ils parlaient
patois entre eux pour qu’on ne comprenne pas. C’était leur
langue secrète. »
La
leçon ? Si
tu ne sais pas d’où tu viens, tu ne sais pas jusqu’où tu peux
tomber. La pauvreté de tes ancêtres est ta meilleure assurance
contre l’arrogance. La Suisse est riche depuis 60 ans seulement.
Avant, on fabriquait des montres dans les fermes l’hiver parce
qu’on avait faim. N’oublie jamais. —
La rédaction
Leçon 14 : La maison de retraite n’est pas une honte, l’abandon oui
«
En Suisse, ce n’est pas une honte. Ma grand-mère est morte à la
maison. Ma belle-mère a 90 ans, elle vit seule en appartement. Il y
a 50 ans, c’était impensable. Aujourd’hui, c’est entré dans
les mœurs. »
La
leçon ? La
honte, ce n’est pas le lieu où meurent tes parents. C’est de ne
plus aller les voir. La dignité ne dépend pas du bâtiment. Elle
dépend de ta présence. Maison ou EMS, la question est : es-tu là
? —
La rédaction
Leçon 15 : L’argent se gagne, l’honneur ne s’achète pas
«
Je n’ai jamais accepté la corruption. En Russie, on m’a proposé
des bakchichs, des affaires douteuses. J’ai toujours refusé. Sur
ma porte, il y avait les drapeaux suisse et russe. Ma secrétaire
était une ancienne du KGB. Ça protégeait. »
La
leçon ? Dans
les pays sauvages, ton drapeau c’est ta réputation. Si tu touches
une fois à l’argent sale, tu es fini. « Nous n’avons pas de
matières premières, mais nous avons le cerveau et le cœur. » Ton
honneur est ton pétrole. Ne le brade pas. —
La rédaction
Leçon 16 : Ne crois pas qu’il pense comme toi parce qu’il te ressemble
«
Ma plus grande erreur en Russie : croire que parce qu’ils étaient
blancs comme moi, ils pensaient comme moi. J’avais complètement
tort. Quand j’ai compris que je devais m’adapter à leur manière
de penser, j’ai commencé à réussir. »
La
leçon ? L’erreur
du débutant à l’Est : le mimétisme. La Russie est un mélange
unique d’Europe et d’Asie. Écoute deux fois plus que tu parles.
La compréhension mutuelle, c’est la seule monnaie qui ne dévalue
pas. —
La rédaction
Leçon 17 : La confiance se mérite, elle ne se signe pas
«
Ce que j’ai trouvé fascinant dans les pays russophones, c’est
l’honnêteté fondamentale. On n’avait même pas besoin de signer
de contrat : on se serrait la main. Quand un client vous invite chez
lui, vous présente sa femme et ses enfants, la confiance est là. »
La
leçon ? Aux
États-Unis, c’est « Nice to see you » et le lendemain on
t’oublie. En Russie, un ami de 1995 est un ami en 2025. En
affaires, vise les relations de médecin de famille, pas les coups
d’un soir. La lenteur paie. —
La rédaction
Leçon 18 : Le risque est une force, si tu as une boussole morale
«
Les années 1993-2003 en Russie étaient dangereuses. Il fallait des
gardes du corps. Mais c’était fascinant. J’aurais pu rester
banquier à Genève. Confortable. J’ai choisi le mouvement. »
La
leçon ? Le
risque sans valeurs, c’est du banditisme. Le risque avec des
valeurs, c’est de l’entrepreneuriat. Pars à 38 ans, pas à 20.
Aie d’abord gagné ta vie honnêtement. Après, tu peux jouer. Pas
avant. —
La rédaction
Leçon 19 : L’URSS est morte de faillite, pas d’idées
«
La raison de la chute ? Simple : le système ne fonctionnait plus.
L’Union soviétique était exsangue. Il fallait un changement. »
La
leçon ? Aucune
idéologie ne survit à un compte en banque vide. Le pragmatisme bat
toujours le dogme. Regarde le bilan avant le drapeau. Si ça ne paie
plus, ça tombe. —
La rédaction
Leçon 20 : La vraie richesse, c’est ce que tu transmets avant de partir
«
Pour moi, l’argent n’est pas une fin en soi. Ce qui compte, c’est
que ma famille soit à l’abri le jour où je ne serai plus là. On
ne part avec rien, pas même ses chaussettes. Mais on peut partir
avec la fierté de ses enfants. »
La
leçon ? J’ai
emmené mon père en URSS en 1984. Je n’ai pas de regrets : je lui
ai rendu ce qu’il m’avait donné. Fais ta liste pour le cercueil
maintenant. Si elle ne contient que des objets, recommence ta vie. —
La rédaction
Leçon 10 : L’engagement donne du sens — pas le confort
«
Qu’est-ce qui donne du sens à la vie ? Son engagement. Si un homme
n’a pas de but, il finit malheureux. J’ai la même passion qu’à
30 ans. Ce qui me porte, c’est que j’aime profondément ce que je
fais. »
La
leçon ? La
retraite n’existe pas quand tu as une mission. La Suisse n’a pas
de pétrole, mais elle a des gens qui se lèvent à 6h par choix.
Trouve ton Asie centrale. Ce pays, ce métier, cette cause où tu
travaillerais même gratis. C’est ça, la liberté. —
La rédaction
Leçon 11 : La technologie change le monde, la culture sauve l’homme
«
La culture nourrit l’âme, mais ce sont les évolutions
technologiques qui bouleversent le monde. Je lis Dostoïevski,
j’écoute des podcasts sur Bakounine. Mais j’investis dans l’IA,
la blockchain, les containers tracés. »
La
leçon ? Ne
choisis pas. Sois un humaniste qui comprend la blockchain. Un lettré
qui lit un bilan. Le cerveau sans cœur fait des monstres. Le cœur
sans cerveau fait des pauvres. La Suisse tient parce qu’elle a les
deux. —
La rédaction
