mai 11, 2026

Entre Suisse et Asie centrale : leçons d’un diplomate sur la confiance, la culture et les affaires

L’Association Alpalatoo, par son projet « Les leçons suisses », essaie de tirer des leçons de chacun de ses interlocuteurs pour les lecteurs d’Asie centrale.


Asie centrale : réussir là où les autres n’osent pas aller


Entretien avec Jean-Paul Périat, consul honoraire du Kazakhstan en Suisse romande.


D’après un entretien. Propos recueillis. Les faits et citations lui appartiennent. La mise en forme en « leçons » relève de la rédaction.


Quarante ans à Moscou, Astana et Tachkent : voici les leçons de vie et d’affaires de Jean-Paul Périat, recueillies pour les lecteurs d’Asie centrale.



Leçon 1 : Choisis un pays par passion, pas par opportunisme


« Moi, j’adore les pays russophones, leur culture, leur musique et leur littérature, et c’est pour ça que j’y consacre une grande partie de ma vie. »


La leçon ? On ne dure pas 40 ans dans une région par calcul. En 1984, Moscou était gris, fermé, avec une guide qui nous suivait. Mais j’y ai eu une révélation culturelle : Bolchoï, Mariinsky, Dostoïevski. Si tu n’aimes pas le pays, tu partiras à la première crise. La perestroïka, les privatisations, la crise de 1998, les gardes du corps… j’ai tenu parce que c’était plus qu’un marché : c’était une fascination. Fais du business là où tu pourrais partir en vacances sans ton téléphone. — La rédaction


Leçon 2 : Quand tout le monde fuit, c’est le moment d’entrer


« Après la crise de 1998, alors que beaucoup quittaient la Russie, j’ai eu la conviction que c’était le moment d’y rester. En 2002, j’ai ouvert un bureau à Saint-Pétersbourg. »


La leçon ? Le courage entrepreneurial, c’est d’acheter quand les autres vendent. Les crises vident le terrain. Elles te laissent la place, les talents, la reconnaissance. Si tu attends que ce soit « sûr », tu arrives bon dernier. La Suisse est neutre, pas frileuse. L’opportunité stratégique se cache souvent derrière le mot « risque ». — La rédaction


Leçon 3 : La culture est ton visa d’entrée


« Je ne parle pas parfaitement russe, mais je me débrouille. Ça suffit pour communiquer. Et surtout : j’écoute. Svetlana me disait : « Jean-Paul, regarde la gestuelle, tu comprendras. » Et c’était vrai. »


La leçon ? Ne crois pas que les autres pensent comme toi parce qu’ils te ressemblent. C’est l’erreur que j’ai faite en Russie. La clé n’est pas la langue parfaite, c’est l’écoute profonde. Opéra, ballet, théâtre — même sans comprendre un mot, tu comprends l’âme. En affaires, celui qui écoute gagne sur celui qui parle. Surtout à l’Est. — La rédaction


Leçon 4 : Méfie-toi des prophéties, regarde le terrain


« La principale différence entre Kazakhs, Kyrgyz, Ouzbeks ? L’économie. Le Kazakhstan est en plein boom. L’Ouzbékistan a 36 millions d’habitants, un énorme potentiel. Le Kirghizstan est plus petit, moins d’attrait pour les investisseurs. »


La leçon ? Ne mets pas « l’Asie centrale » dans un seul panier. C’est 5 pays, 5 vitesses. Le Kazakhstan a créé un centre financier inspiré de Dubaï, avec Goldman Sachs et les cryptos. L’Ouzbékistan explose dans la construction. Le reste suit plus lentement. Avant d’investir, prends l’avion. Un conseiller fédéral t’emmène une semaine à Astana, Tachkent, Bichkek ? Dis oui. Rien ne remplace le terrain. — La rédaction


Leçon 5 : Cherche la durabilité, pas le coup rapide


« En Europe, on est pragmatique. Les Américains sont audacieux : faire faillite n’entache pas leur réputation. Les entrepreneurs d’Asie centrale cherchent la durabilité. »


La leçon ? Si tu veux travailler avec eux, oublie le « move fast and break things ». Propose du long terme. Ils veulent construire quelque chose qui dure, pas flamber en 18 mois. C’est la mentalité suisse qui marche là-bas : fiable, discret, solide. Pas le bling. — La rédaction


Leçon 6 : L’éducation change tout — mise sur la nouvelle génération


« La corruption existe, héritage soviétique. Mais la nouvelle génération, 35-40 ans, éduquée à l’étranger, a une vision différente. Ils ne pensent pas corruption. Ils veulent développer leur pays. »


La leçon ? Dans les 20 dernières années, l’Asie centrale a changé grâce à eux. Un étudiant kazakh à Saint-Gall qui parle suisse-allemand n’a plus la même mentalité que son père. Si tu investis, investis dans les gens. Un business plan, oui. Mais l’équipe crédible, engagée, formée à l’international, c’est ton assurance-vie. — La rédaction


Leçon 7 : La Russie et la Chine ne s’excluent pas — elles s’additionnent


« Au Kazakhstan, la Chine finance routes, aéroports, chemins de fer. La Russie reste le « grand frère » historique. Poutine et Tokayev se parlent constamment. »


La leçon ? N’essaie pas de choisir un camp. Le Kazakhstan est un pont. La Nouvelle Route de la Soie passe par lui. Les Suisses l’ont compris : 3e investisseur du pays. Stadler Rail a déplacé sa production de Russie vers le Kazakhstan. La neutralité suisse est un atout géopolitique. Sois le partenaire qui parle à tout le monde. — La rédaction


Leçon 8 : La liberté religieuse est un indicateur de stabilité


« Ce que j’apprécie au Kazakhstan : mosquées, synagogues, églises catholiques et orthodoxes coexistent. Tokayev encourage les conférences interreligieuses. »


La leçon ? Pour investir sereinement, regarde la laïcité. Si un pays protège la liberté de culte et lutte contre l’extrémisme, il protège aussi les contrats. La démocratie, c’est aussi la sécurité juridique. Et ça, c’est bankable. — La rédaction


Leçon 9 : Pour réussir à l’Est, il faut 3 choses — pas une de moins


« Si un jeune entrepreneur vient me voir, je regarde 3 critères : 1. Un business plan béton. En 30 ans, c’est le problème n°1. Pas de blabla. 2. Une équipe crédible et engagée. Je prends des références. 3. L’écoute. Si tu penses que l’autre pense comme toi, tu es mort. »


La leçon ? Le feu sacré ne suffit pas. Il faut de la méthode, des gens, et de l’humilité culturelle. — La rédaction


Leçon 10 : L’engagement donne du sens — pas le confort


« Ma philosophie ? Découvrir de nouveaux pays. J’aime ces peuples, je veux continuer à collaborer avec eux. J’ai la même passion qu’à 30 ans. Qu’est-ce qui donne du sens à la vie ? Son engagement. Si un homme n’a pas de but, il finit malheureux. »


La leçon ? Après 40 ans de carrière, ce qui me motive, c’est encore la passion. Pas l’argent. Pas le statut. Le lien humain, la construction, la transmission. Trouve ton Kazakhstan. Ce pays, ce secteur, cette cause où tu pourrais travailler même sans salaire. C’est là que tu dureras. — La rédaction


Leçon 11 : La technologie change le destin, pas la culture seule


« La culture nourrit l’âme, mais elle ne transforme pas le destin d’un peuple. Ce sont les évolutions technologiques qui bouleversent le monde. Au Kazakhstan : IA, blockchain, suivi des containers par puces. En Ouzbékistan : explosion de la construction. »


La leçon ? Lis Dostoïevski, va à l’opéra. Mais si tu veux impacter une région, investis dans la tech, les infrastructures, la finance. La culture élève l’homme. La technologie élève les pays. Sois un humaniste qui code. Un lettré qui investit. — La rédaction



Leçon 12 : Faire de l’argent, oui, mais honnêtement : la Suisse n’a pas de pétrole, elle a l’honneur


La discipline ne tue pas l’amour, elle le structure


« Nous étions sept enfants. À table, interdiction de parler. Pour prendre la parole, il fallait lever la main. Mon père était brigadier de gendarme. Sévère. Mais on était bien éduqués, et nos parents étaient fiers de nous. »


La leçon ? La discipline d’hier fait les adultes libres d’aujourd’hui. Un père sévère n’est pas un père qui n’aime pas. C’est un père qui prépare. L’autorité bienveillante, c’est le premier capital d’un enfant. Ne confonds pas rigueur et violence. — La rédaction

Leçon 13 : Connais tes grands-parents, tu connaîtras tes limites


« Mes grands-parents étaient paysans du Jura. Des gens de la terre. Ils parlaient peu. Ils rentraient fatigués le soir. Ils parlaient patois entre eux pour qu’on ne comprenne pas. C’était leur langue secrète. »


La leçon ? Si tu ne sais pas d’où tu viens, tu ne sais pas jusqu’où tu peux tomber. La pauvreté de tes ancêtres est ta meilleure assurance contre l’arrogance. La Suisse est riche depuis 60 ans seulement. Avant, on fabriquait des montres dans les fermes l’hiver parce qu’on avait faim. N’oublie jamais. — La rédaction


Leçon 14 : La maison de retraite n’est pas une honte, l’abandon oui


« En Suisse, ce n’est pas une honte. Ma grand-mère est morte à la maison. Ma belle-mère a 90 ans, elle vit seule en appartement. Il y a 50 ans, c’était impensable. Aujourd’hui, c’est entré dans les mœurs. »


La leçon ? La honte, ce n’est pas le lieu où meurent tes parents. C’est de ne plus aller les voir. La dignité ne dépend pas du bâtiment. Elle dépend de ta présence. Maison ou EMS, la question est : es-tu là ? — La rédaction


Leçon 15 : L’argent se gagne, l’honneur ne s’achète pas


« Je n’ai jamais accepté la corruption. En Russie, on m’a proposé des bakchichs, des affaires douteuses. J’ai toujours refusé. Sur ma porte, il y avait les drapeaux suisse et russe. Ma secrétaire était une ancienne du KGB. Ça protégeait. »


La leçon ? Dans les pays sauvages, ton drapeau c’est ta réputation. Si tu touches une fois à l’argent sale, tu es fini. « Nous n’avons pas de matières premières, mais nous avons le cerveau et le cœur. » Ton honneur est ton pétrole. Ne le brade pas. — La rédaction

Leçon 16 : Ne crois pas qu’il pense comme toi parce qu’il te ressemble


« Ma plus grande erreur en Russie : croire que parce qu’ils étaient blancs comme moi, ils pensaient comme moi. J’avais complètement tort. Quand j’ai compris que je devais m’adapter à leur manière de penser, j’ai commencé à réussir. »


La leçon ? L’erreur du débutant à l’Est : le mimétisme. La Russie est un mélange unique d’Europe et d’Asie. Écoute deux fois plus que tu parles. La compréhension mutuelle, c’est la seule monnaie qui ne dévalue pas. — La rédaction


Leçon 17 : La confiance se mérite, elle ne se signe pas


« Ce que j’ai trouvé fascinant dans les pays russophones, c’est l’honnêteté fondamentale. On n’avait même pas besoin de signer de contrat : on se serrait la main. Quand un client vous invite chez lui, vous présente sa femme et ses enfants, la confiance est là. »


La leçon ? Aux États-Unis, c’est « Nice to see you » et le lendemain on t’oublie. En Russie, un ami de 1995 est un ami en 2025. En affaires, vise les relations de médecin de famille, pas les coups d’un soir. La lenteur paie. — La rédaction


Leçon 18 : Le risque est une force, si tu as une boussole morale


« Les années 1993-2003 en Russie étaient dangereuses. Il fallait des gardes du corps. Mais c’était fascinant. J’aurais pu rester banquier à Genève. Confortable. J’ai choisi le mouvement. »


La leçon ? Le risque sans valeurs, c’est du banditisme. Le risque avec des valeurs, c’est de l’entrepreneuriat. Pars à 38 ans, pas à 20. Aie d’abord gagné ta vie honnêtement. Après, tu peux jouer. Pas avant. — La rédaction


Leçon 19 : L’URSS est morte de faillite, pas d’idées


« La raison de la chute ? Simple : le système ne fonctionnait plus. L’Union soviétique était exsangue. Il fallait un changement. »


La leçon ? Aucune idéologie ne survit à un compte en banque vide. Le pragmatisme bat toujours le dogme. Regarde le bilan avant le drapeau. Si ça ne paie plus, ça tombe. — La rédaction


Leçon 20 : La vraie richesse, c’est ce que tu transmets avant de partir


« Pour moi, l’argent n’est pas une fin en soi. Ce qui compte, c’est que ma famille soit à l’abri le jour où je ne serai plus là. On ne part avec rien, pas même ses chaussettes. Mais on peut partir avec la fierté de ses enfants. »


La leçon ? J’ai emmené mon père en URSS en 1984. Je n’ai pas de regrets : je lui ai rendu ce qu’il m’avait donné. Fais ta liste pour le cercueil maintenant. Si elle ne contient que des objets, recommence ta vie. — La rédaction


Leçon 10 : L’engagement donne du sens — pas le confort


« Qu’est-ce qui donne du sens à la vie ? Son engagement. Si un homme n’a pas de but, il finit malheureux. J’ai la même passion qu’à 30 ans. Ce qui me porte, c’est que j’aime profondément ce que je fais. »


La leçon ? La retraite n’existe pas quand tu as une mission. La Suisse n’a pas de pétrole, mais elle a des gens qui se lèvent à 6h par choix. Trouve ton Asie centrale. Ce pays, ce métier, cette cause où tu travaillerais même gratis. C’est ça, la liberté. — La rédaction


Leçon 11 : La technologie change le monde, la culture sauve l’homme


« La culture nourrit l’âme, mais ce sont les évolutions technologiques qui bouleversent le monde. Je lis Dostoïevski, j’écoute des podcasts sur Bakounine. Mais j’investis dans l’IA, la blockchain, les containers tracés. »


La leçon ? Ne choisis pas. Sois un humaniste qui comprend la blockchain. Un lettré qui lit un bilan. Le cerveau sans cœur fait des monstres. Le cœur sans cerveau fait des pauvres. La Suisse tient parce qu’elle a les deux. — La rédaction

Zhenishbek Edigeev

Président de l'Association "Alpalatoo"

Le siège principal de l'Association "Alpalatoo" est situé dans la ville de Genève, avec une succursale dans la capitale du Kirghizistan, à Bichkek.

Adresse : Ville de Genève, 24 rue Chemin de Beau-Soleil 1206