May 11, 2026

Switzerland Before Banks and Chocolate: Poverty, Survival, and the Birth of a Unique Model

Par son projet « Les leçons suisses », l’Association Alpalatoo recueille les enseignements de ses interlocuteurs suisses pour les lecteurs d’Asie centrale.



Entretien avec l’historien suisse Bernard Lescaze


D’aprĂšs un entretien. Propos recueillis. Les faits et citations lui appartiennent. La mise en forme en « leçons » relĂšve de la rĂ©daction.

La Suisse : pauvre, neutre, riche.

On croit que la Suisse a toujours Ă©tĂ© riche, toujours neutre, toujours dĂ©mocratique. Faux trois fois. Jusqu’en 1900, c’était un pays d’émigration. Jusqu’en 1945, un pays moyen. Et la neutralitĂ© ? Un calcul, pas un dogme.
Bernard Lescaze, historien genevois, dĂ©monte les mythes d’un pays sans roi, sans mer et sans matiĂšres premiĂšres, devenu une Ăźle prospĂšre. Voici 16 leçons d’histoire : dates, chiffres, rĂ©alitĂ©s. Pas de chocolat.



La Suisse pendant la Seconde Guerre mondiale

Question : Pourquoi la Suisse est-elle restée neutre pendant la Seconde Guerre mondiale ?

Réponse :
« Quand la Seconde Guerre mondiale a éclaté, la Suisse est restée neutre, car elle percevait clairement que les régimes de Hitler et de Mussolini représentaient une menace majeure pour la démocratie et pour son propre mode de fonctionnement. »

« Contrairement Ă  la PremiĂšre Guerre mondiale, durant la Seconde Guerre mondiale, la trĂšs grande majoritĂ© de la population suisse Ă©tait hostile Ă  Hitler, aussi bien en Suisse alĂ©manique qu’en Suisse romande. » — B. Lescaze


La leçon ? La neutralitĂ© de 39-45 n’est pas celle de 14-18. En 14, on est divisĂ©. En 39, on est uni contre Hitler. — La rĂ©daction


« Hitler a envisagĂ© une invasion, mais il avait aussi des intĂ©rĂȘts stratĂ©giques importants Ă  prĂ©server, notamment l’accĂšs aux Alpes et au tunnel du Gothard, essentiel pour les communications entre l’Allemagne et l’Italie. Il savait Ă©galement qu’une invasion de la Suisse aurait pu compromettre ce passage stratĂ©gique et nuire Ă  ses intĂ©rĂȘts Ă©conomiques et militaires. » — B. Lescaze


La leçon ? Neutre ne veut pas dire inutile. La Suisse tenait le robinet du Gothard. Hitler a reculĂ© parce qu’un tunnel fermĂ© valait plus qu’un pays occupĂ©. — La rĂ©daction


« Pendant la Seconde Guerre mondiale, contrairement Ă  la PremiĂšre, la Suisse Ă©tait pratiquement entiĂšrement encerclĂ©e par les puissances de l’Axe. L’Allemagne nazie contrĂŽlait la France, l’Autriche avait Ă©tĂ© annexĂ©e au Reich, et l’Italie de Mussolini faisait partie de ces alliances. La Suisse se retrouvait ainsi comme une sorte de petite Ăźle au cƓur d’un territoire dominĂ© par les rĂ©gimes fascistes. » — B. Lescaze


La leçon ? La gĂ©ographie commande la politique. Une Ăźle encerclĂ©e nĂ©gocie. Elle ne sermonne pas. — La rĂ©daction


« Pour survivre, elle a dĂ» adopter une politique d’équilibre, en faisant certaines concessions Ă©conomiques. Cela lui a Ă©tĂ© reprochĂ© aprĂšs la guerre, mais ces critiques sont apparues dans un contexte oĂč les vainqueurs pouvaient analyser la situation avec du recul. Pendant le conflit, la Suisse a continuĂ© Ă  commercer avec l’Allemagne et l’Italie, mais aussi avec les États-Unis, ce qui lui a permis de maintenir, tant bien que mal, sa neutralitĂ©. » — B. Lescaze


La leçon ? La morale, c’est pour les vainqueurs. La survie, c’est pour les encerclĂ©s. On t’a reprochĂ© tes concessions ? Oui. Mais tu es vivant pour entendre les reproches. — La rĂ©daction


« On associe souvent cette neutralitĂ© Ă  la prospĂ©ritĂ© suisse, mais cette explication est partielle. Il faut rappeler que jusqu’à la fin du XIXe siĂšcle, la Suisse Ă©tait un pays relativement pauvre, marquĂ© par l’émigration plutĂŽt que par l’immigration. Au XIXe siĂšcle, de nombreux Suisses partaient s’installer en Argentine ou aux États-Unis, et au XVIIIe siĂšcle dĂ©jĂ , certains servaient comme soldats dans des armĂ©es Ă©trangĂšres. » — B. Lescaze


La leçon ? Le mythe du banquier en or depuis Guillaume Tell est faux. Nos arriĂšre-grands-parents Ă©migraient ou mouraient mercenaires. La richesse suisse a 70 ans, pas 700. — La rĂ©daction


« AprĂšs la PremiĂšre Guerre mondiale, la Suisse s’est progressivement modernisĂ©e et enrichie, sous l’effet de transformations Ă©conomiques et sociales, pas uniquement grĂące Ă  sa neutralitĂ©. Mais c’est surtout aprĂšs 1945 que son dĂ©veloppement s’accĂ©lĂšre fortement, dans le contexte des Trente Glorieuses, une pĂ©riode de croissance exceptionnelle en Europe occidentale. » — B. Lescaze


La leçon ? La neutralitĂ© t’a Ă©vitĂ© les bombes. Les Trente Glorieuses t’ont rempli le frigo. Ne confonds pas le parapluie et la pluie. — La rĂ©daction


« Ce phĂ©nomĂšne ne concerne pas uniquement la Suisse : la France, l’Allemagne et le Royaume-Uni connaissent Ă©galement une forte expansion Ă©conomique. Dans ce contexte, la Suisse se distingue par sa stabilitĂ© politique et son systĂšme dĂ©mocratique particulier, fondĂ© sur la recherche du consensus. Les dĂ©cisions reposent sur un Ă©quilibre entre majoritĂ© et minoritĂ©s, sans domination excessive d’un camp sur l’autre. » — B. Lescaze


La leçon ? Le secret suisse, ce n’est pas le coffre. C’est le compromis. Un pays oĂč 49% se sent volĂ© par 51% finit pauvre. Un pour tous, tous pour un n’est pas de la dĂ©co. — La rĂ©daction





Neutralité et richesse de la Suisse


Question : À partir de quelle pĂ©riode la Suisse est-elle devenue l’un des pays les plus riches du monde ?


Réponse :
« On peut situer ce tournant surtout aprĂšs la Seconde Guerre mondiale, dans les annĂ©es 1950, 1960 et 1970. À cette Ă©poque, la Suisse profite pleinement du grand dĂ©veloppement Ă©conomique des Trente Glorieuses. Elle parvient Ă  adapter cette croissance rapide Ă  sa situation politique et sociale. Ainsi, la richesse actuelle de la Suisse est relativement rĂ©cente Ă  l’échelle historique : elle remonte principalement Ă  60 ou 80 ans, pas davantage d’un siĂšcle. » — B. Lescaze


La leçon ? Si tu penses que ton pays a toujours Ă©tĂ© riche, tu ne respecteras jamais ceux qui l’ont rendu riche. La mĂ©moire commence par la pauvretĂ©. — La rĂ©daction



Question : D’oĂč vient la dĂ©mocratie suisse, ce modĂšle de dĂ©mocratisation ?


Réponse :
« C’est une question Ă  la fois simple et complexe. Historiquement, dans les rĂ©gions montagneuses, il n’y avait ni roi ni prince. Les populations Ă©taient composĂ©es surtout de paysans, d’éleveurs et d’artisans, habituĂ©s Ă  gĂ©rer eux-mĂȘmes leurs affaires. Dans ces communautĂ©s, les dĂ©cisions se prenaient collectivement lors d’assemblĂ©es locales. On considĂšre mĂȘme que les hommes capables de dĂ©fendre leur communautĂ© pouvaient participer Ă  ces dĂ©cisions, ce qui a favorisĂ© trĂšs tĂŽt une forme de participation politique Ă©largie. Dans certains cas, cela a conduit Ă  des droits politiques relativement prĂ©coces, parfois dĂšs l’adolescence dans des traditions locales anciennes. Aujourd’hui encore, on retrouve cet hĂ©ritage dans certains cantons, comme celui de Glaris, qui a abaissĂ© l’ñge du droit de vote Ă  16 ans. » — B. Lescaze


La leçon ? On n’a pas inventĂ© la dĂ©mocratie directe par gĂ©nie. On l’a inventĂ©e parce qu’il n’y avait personne pour commander. La libertĂ© naĂźt du vide, pas du discours. — La rĂ©daction


« Par ailleurs, les villes suisses ont connu une Ă©volution diffĂ©rente : elles Ă©taient souvent dirigĂ©es par des Ă©lites bourgeoises, un patriciat, c’est-Ă -dire une forme d’oligarchie urbaine. Mais mĂȘme dans ces cas, il n’existait pas de roi ni de monarchie. Il faut aussi rappeler qu’entre le Moyen Âge et la fin du XIXe siĂšcle, la Suisse est l’un des rares États europĂ©ens Ă  fonctionner durablement sous une forme rĂ©publicaine. Certes, d’autres rĂ©publiques ont existĂ©, comme les Provinces-Unies ou la RĂ©publique de Venise, mais leur organisation Ă©tait diffĂ©rente. Au XIXe siĂšcle, jusqu’à l’instauration de la TroisiĂšme RĂ©publique en France, la Suisse demeure un cas presque unique de continuitĂ© rĂ©publicaine en Europe. Cette situation change progressivement aprĂšs la PremiĂšre Guerre mondiale, lorsque plusieurs empires europĂ©ens s’effondrent et que de nouveaux rĂ©gimes rĂ©publicains apparaissent. Ainsi, ce qui caractĂ©rise la Suisse, ce n’est pas seulement l’absence de monarchie, mais la continuitĂ© d’une culture politique fondĂ©e sur la participation, le consensus et la stabilitĂ© institutionnelle. Cela a rendu possible le dĂ©veloppement progressif d’un systĂšme Ă  la fois rĂ©publicain et dĂ©mocratique, qui ne sont pas exactement la mĂȘme chose, mais qui se sont renforcĂ©s mutuellement dans le cas suisse. » — B. Lescaze


La leçon ? Pendant que l’Europe dĂ©capitait ses rois ou les adorait, la Suisse n’en avait pas Ă  dĂ©capiter. La meilleure rĂ©volution, c’est celle que tu n’as pas besoin de faire. — La rĂ©daction

Les origines de la civilisation européenne


Question : J’aimerais mieux comprendre comment la civilisation s’est dĂ©veloppĂ©e en Europe : quel pays, comme la France ou l’Allemagne, peut ĂȘtre considĂ©rĂ© parmi les premiers Ă  atteindre un haut niveau de civilisation, notamment en matiĂšre d’architecture, d’organisation sociale et de construction de belles habitations ?


Réponse :
« Si vous voulez, il est clair que l’Europe est issue de la civilisation grĂ©co-romaine, c’est-Ă -dire des Grecs et des Romains durant l’AntiquitĂ©. À ce moment-lĂ , la civilisation rayonne depuis Rome, depuis la Rome antique, mais elle s’étend Ă  l’ensemble du bassin mĂ©diterranĂ©en et inclut, d’une certaine maniĂšre, une partie de l’Orient. Cela se manifeste notamment Ă  travers l’Égypte ancienne, l’Égypte pharaonique, mais aussi avec les successeurs d’Alexandre le Grand, les PtolĂ©mĂ©es. Les Grecs font d’Alexandrie un vĂ©ritable phare, un centre majeur de la civilisation hellĂ©nistique, qui mĂȘle hĂ©ritage grec, apports romains et influences orientales.


Il ne faut pas oublier qu’Alexandre le Grand est allĂ© jusqu’aux rives de l’Indus et qu’au-delĂ  d’Alexandrie d’Égypte, grande mĂ©tropole du monde grec, il a fondĂ© de nombreuses villes en Orient — dans des rĂ©gions correspondant aujourd’hui Ă  l’Afghanistan, au TurkmĂ©nistan ou Ă  l’Iran —, souvent appelĂ©es elles aussi Alexandrie. Pendant plusieurs siĂšcles, ces citĂ©s ont maintenu vivante, au cƓur de l’Asie, cette culture hellĂ©nistique.


Un exemple frappant : si certaines reprĂ©sentations du Bouddha montrent des cheveux bouclĂ©s, c’est en partie liĂ© Ă  cet hĂ©ritage grec issu des conquĂȘtes d’Alexandre, qui a perdurĂ© Ă  travers les siĂšcles, alors mĂȘme que la plupart des peuples ayant adoptĂ© le bouddhisme n’ont pas cette caractĂ©ristique. » — B. Lescaze


La leçon ? Si tu cherches “l’Europe pure”, arrĂȘte. Le Bouddha a les cheveux d’AthĂšnes. La civilisation est une importation. — La rĂ©daction


« Ensuite vient une pĂ©riode souvent qualifiĂ©e, Ă  tort, de “sombre” : celle des grandes invasions, qui sont en rĂ©alitĂ© des migrations. À partir du Moyen Âge — bien plus structurĂ© et “civilisĂ©â€ qu’on ne le pense souvent — Ă©mergent plusieurs centres de civilisation. Les Francs, en France, dĂ©veloppent notamment les grandes cathĂ©drales gothiques. ParallĂšlement, l’Europe germanique conserve des traditions venues du Nord, avec un lien profond Ă  la nature, notamment Ă  la forĂȘt, qui occupe une place essentielle dans l’imaginaire et la culture des peuples germaniques. » — B. Lescaze


La leçon ? MĂ©prise le Moyen Âge et tu mĂ©prises 800 ans de savoir-faire. Chartres, Cologne, Lausanne : c’est du haut niveau. — La rĂ©daction


« Puis vient la Renaissance, qui porte bien son nom : tout en conservant certaines traditions mĂ©diĂ©vales et germaniques, elle marque un retour Ă  l’AntiquitĂ© grecque et romaine, dont une partie du savoir avait Ă©tĂ© oubliĂ©e. Ce renouveau est aussi liĂ© au rĂŽle de Byzance, qui avait conservĂ© la tradition intellectuelle antique. Avec la pression des Turcs, de nombreux savants byzantins se rĂ©fugient en Italie et en Europe occidentale, apportant avec eux des manuscrits prĂ©cieux.


Ainsi, contrairement Ă  d’autres pĂ©riodes de pertes — comme lors de la destruction de la bibliothĂšque d’Alexandrie —, une partie essentielle du savoir antique est prĂ©servĂ©e et transmise. Au fond, l’Europe est un vĂ©ritable mĂ©lange de civilisations, et c’est cette hybridation qui fait sa richesse. » — B. Lescaze


La leçon ? La Renaissance, ce n’est pas “l’Italie invente”. C’est “l’Europe se souvient”. GrĂące Ă  des rĂ©fugiĂ©s. La culture survit dans les valises. — La rĂ©daction


« La Suisse, à cet égard, est particuliÚrement représentative de cette diversité européenne : elle combine des influences germaniques et des influences latines, issues des Francs et surtout des Burgondes, qui se sont installés dans des régions comme GenÚve ou Lyon.


Charlemagne a tentĂ© de reconstituer une unitĂ© europĂ©enne, mais Ă  sa mort, son empire est divisĂ© entre ses hĂ©ritiers. Lothaire reçoit une bande centrale, la Lotharingie, qui s’étend des Pays-Bas et des Flandres jusqu’à l’Italie du Nord, en passant par la vallĂ©e du Rhin, la Suisse et la vallĂ©e du RhĂŽne. Cette zone constitue alors une vĂ©ritable colonne vertĂ©brale Ă©conomique de l’Europe mĂ©diĂ©vale.


Par la suite, l’évolution vers des États-nations — plus marquĂ©e en France qu’en Allemagne — fragmente cet ensemble. NĂ©anmoins, des liens forts persistent jusqu’à aujourd’hui entre ces rĂ©gions : Allemagne rhĂ©nane, Flandres, Pays-Bas, Suisse et Italie du Nord. Cette continuitĂ© Ă©claire les fondements historiques de la civilisation europĂ©enne. » — B. Lescaze


La leçon ? La Suisse n’est pas une exception. Elle est la Lotharingie qui a survĂ©cu. Tu veux comprendre GenĂšve ? Regarde une carte de 843. — La rĂ©daction


Question : Et concernant l’écriture et l’éducation, ici, cela remonte Ă  quelle pĂ©riode ?


Réponse :
« Cela tient en grande partie Ă  l’influence de la religion. De la mĂȘme maniĂšre que les Juifs apprennent l’hĂ©breu ancien pour lire les textes religieux, l’Europe chrĂ©tienne a encouragĂ© — au moins pour certaines catĂ©gories de la population — l’apprentissage de la lecture, notamment pour accĂ©der Ă  la Bible et aux psaumes.


Ainsi, ceux qui se destinaient Ă  l’Église devaient apprendre Ă  lire, Ă  Ă©crire et Ă  comprendre le latin. Par ailleurs, les marchands avaient besoin de compĂ©tences en calcul, en comptabilitĂ© et en correspondance. Progressivement, sous l’influence conjointe de l’Église et des activitĂ©s Ă©conomiques, une partie croissante de la population s’est instruite.


À la Renaissance, la RĂ©forme protestante renforce ce mouvement : les protestants souhaitent que chaque fidĂšle puisse lire la Bible dans sa propre langue. Cela entraĂźne de nombreuses traductions et favorise le dĂ©veloppement de l’instruction.


Il faut toutefois distinguer lecture et Ă©criture : savoir lire devient relativement plus courant, mais savoir Ă©crire reste longtemps rĂ©servĂ© Ă  une minoritĂ©. Les Ă©tablissements d’enseignement, comme le collĂšge Calvin Ă  GenĂšve, accueillent principalement des garçons issus de milieux privilĂ©giĂ©s.


Au XVIIIe siĂšcle, l’instruction progresse aussi chez les filles. Dans certains pays comme la SuĂšde, elles peuvent mĂȘme ĂȘtre plus alphabĂ©tisĂ©es que les garçons, notamment parce qu’elles lisent la Bible en famille.


La situation Ă©volue encore au XIXe siĂšcle, lorsque des pays comme la Suisse instaurent une instruction publique, progressivement gratuite et accessible aux deux sexes, mĂȘme si les classes restent souvent sĂ©parĂ©es.


La mixitĂ© scolaire est une conquĂȘte plus rĂ©cente, surtout Ă  partir de la seconde moitiĂ© du XXe siĂšcle. Jusqu’à la fin du XIXe siĂšcle, dans de nombreux pays, les femmes n’ont pas accĂšs Ă  l’universitĂ©. Leur admission rĂ©sulte de luttes importantes, menĂ©es notamment entre 1850 et 1900.


À GenĂšve, par exemple, les facultĂ©s de mĂ©decine accueillent relativement tĂŽt des femmes, souvent Ă©trangĂšres, notamment de Russie ou de Pologne, qui ne peuvent pas Ă©tudier dans leur pays d’origine. En revanche, les Ă©tudes de droit ou de lettres leur restent plus difficilement accessibles, en raison de rĂ©sistances sociales et institutionnelles.


Peu Ă  peu, ces barriĂšres tombent, et au dĂ©but du XXe siĂšcle apparaissent les premiĂšres femmes avocates. La situation Ă©volue fortement par la suite : aujourd’hui, dans de nombreuses disciplines universitaires, les femmes sont majoritaires.


Fait remarquable, la premiĂšre femme professeure Ă  l’universitĂ© de GenĂšve est nommĂ©e au dĂ©but des annĂ©es 1920, dans les sciences. D’origine russe, elle connaĂźtra ensuite un destin mouvementĂ©, retournant en Union soviĂ©tique oĂč elle sera emprisonnĂ©e sous Staline avant de poursuivre sa carriĂšre scientifique — un parcours Ă  la fois exceptionnel et rĂ©vĂ©lateur des bouleversements de son Ă©poque. » — B. Lescaze


La leçon ? On a appris Ă  lire pour Dieu, Ă  Ă©crire pour le commerce. L’école gratuite n’est pas venue par bontĂ©. Elle est venue par besoin : un pays sans matiĂšres premiĂšres a besoin de cerveaux. Si tu ne peux pas exporter du pĂ©trole, exporte des diplĂŽmes. — La rĂ©daction



Architecture et stabilité


Question : Je me demande dans quelle mesure les chĂąteaux, les meubles anciens et les bĂątiments datant, par exemple, du XIIIe siĂšcle reflĂštent le niveau de civilisation en Europe, et s’il est possible d’identifier Ă  quelle pĂ©riode les sociĂ©tĂ©s europĂ©ennes ont commencĂ© Ă  dĂ©velopper une architecture Ă  la fois avancĂ©e et durable.


Réponse :
« Oui, mais il faut d’abord souligner un point essentiel : pour que des traces matĂ©rielles de civilisation se transmettent Ă  travers le temps, une certaine stabilitĂ© politique est indispensable. Sans cette continuitĂ©, mĂȘme les rĂ©alisations les plus remarquables peuvent disparaĂźtre.


Cela dit, on trouve dans toute l’Europe des vestiges impressionnants de la civilisation romaine, avec d’immenses amphithéùtres comme le ColisĂ©e, aujourd’hui en ruines mais longtemps utilisĂ©s. D’autres exemples existent, comme les arĂšnes d’Arles en France : durant tout le Moyen Âge, des habitations ont Ă©tĂ© construites Ă  l’intĂ©rieur mĂȘme de l’amphithéùtre, qui servait alors de fortification. Plus tard, ces constructions ont Ă©tĂ© dĂ©molies, et aujourd’hui encore, l’édifice est utilisĂ© pour des spectacles, des corridas ou des concerts — un phĂ©nomĂšne comparable Ă  celui de VĂ©rone en Italie.


Par ailleurs, de nombreux bĂątiments Ă©difiĂ©s au Moyen Âge sont toujours debout, notamment les cathĂ©drales, qui constituent sans doute l’un des tĂ©moignages les plus visibles du haut niveau technique et artistique atteint en Europe dĂšs le XIIIe siĂšcle. On en trouve Ă  Lausanne, GenĂšve, Fribourg, Berne, mais aussi dans toute la France, l’Angleterre, l’Allemagne ou l’Italie. Leur conservation tient autant Ă  la qualitĂ© de leur construction qu’à la relative stabilitĂ© des sociĂ©tĂ©s qui les ont entretenues.


Cette question de stabilitĂ© apparaĂźt encore plus clairement lorsqu’on compare avec d’autres rĂ©gions du monde. Au XIIIe siĂšcle, vers 1250, le monde islamique — notamment en Irak — connaĂźt Ă©galement une grande prospĂ©ritĂ©, avec des califats puissants qui construisent mosquĂ©es et palais. Toutefois, les invasions mongoles du milieu du XIIIe siĂšcle entraĂźnent des destructions massives : non seulement les bĂątiments sont anĂ©antis, mais les systĂšmes d’irrigation sont aussi gravement perturbĂ©s, empĂȘchant un redressement durable pendant plusieurs siĂšcles. Ainsi, une civilisation brillante, illustrĂ©e par des figures comme Haroun al-Rashid — contemporain et correspondant de Charlemagne —, dĂ©cline brutalement. Sans ces ruptures, nous disposerions probablement aujourd’hui de beaucoup plus de monuments de cette Ă©poque.


Si l’on remonte encore plus loin, les plus anciennes traces monumentales de civilisation se trouvent en GrĂšce avec les temples antiques, et plus anciennement encore en Égypte avec les pyramides, qui constituent l’un des premiers tĂ©moignages durables d’une organisation sociale et technique avancĂ©e, remontant Ă  plusieurs millĂ©naires.


En Europe, il est donc difficile d’identifier un seul “premier” moment : il s’agit plutĂŽt d’une continuitĂ©, depuis l’AntiquitĂ© romaine jusqu’au Moyen Âge, puis Ă  la Renaissance, avec des phases d’accĂ©lĂ©ration dans la maĂźtrise de l’architecture, notamment religieuse. » — B. Lescaze


La leçon ? L’architecture durable n’est pas une question de pierre. C’est une question de paix. Tu veux des bĂątiments qui durent 800 ans ? Évite les invasions. — La rĂ©daction



Le systĂšme bancaire suisse


Question : Pourriez-vous m’expliquer comment le systĂšme bancaire suisse s’est constituĂ© historiquement et en quoi il se distingue des autres systĂšmes bancaires Ă  travers le monde ?


Réponse :
« LĂ  encore, il faut repartir du Moyen Âge. À cette Ă©poque, le prĂȘt Ă  intĂ©rĂȘt est en principe interdit par l’Église, sauf dans certains cas particuliers. C’est pourquoi les premiĂšres activitĂ©s de prĂȘt sont souvent assurĂ©es par des communautĂ©s juives, qui ne sont pas soumises aux mĂȘmes interdits religieux.


Progressivement, ces rĂšgles s’assouplissent, notamment avec la RĂ©forme. Mais la formation d’un vĂ©ritable systĂšme bancaire, au sens moderne, prend plusieurs siĂšcles. À l’origine, ce sont surtout des marchands qui manipulent des capitaux — par exemple dans le commerce de la soie — et qui gĂšrent des fortunes familiales. Peu Ă  peu Ă©mergent des “marchands-banqui ers”, puis des Ă©tablissements plus structurĂ©s.


La banque moderne apparaĂźt vĂ©ritablement au XVIIIe siĂšcle, essentiellement sous forme de banques privĂ©es. Les premiĂšres banques d’État sont plus tardives : la Banque d’Angleterre est fondĂ©e Ă  la fin du XVIIe siĂšcle, mais la Banque de France n’apparaĂźt qu’un siĂšcle plus tard, sous NapolĂ©on.


En Suisse, il n’y a pas, Ă  l’origine, une concentration bancaire plus forte qu’ailleurs. Au XVIIIe siĂšcle, des villes comme Paris ou Lyon sont mĂȘme des centres financiers majeurs, en lien avec des banquiers genevois et lausannois. On oublie souvent que Lausanne a longtemps jouĂ© un rĂŽle comparable Ă  GenĂšve. Par exemple, lorsque Voltaire s’installe Ă  Ferney, prĂšs de GenĂšve, il se rapproche Ă  la fois de son mĂ©decin, qui est genevois, et de son banquier
 qui est lausannois.


Ce n’est qu’au XIXe siĂšcle que les banques genevoises prennent vĂ©ritablement leur essor. Aucune des grandes banques actuelles n’existait avant la RĂ©volution française, car les Ă©tablissements antĂ©rieurs ont fait faillite, notamment en raison d’une mauvaise diversification de leurs placements.


Au XXe siĂšcle, le systĂšme bancaire europĂ©en tend Ă  s’uniformiser. Par exemple, des banques françaises comme le CrĂ©dit lyonnais sont trĂšs prĂ©sentes Ă  l’étranger dĂšs le XIXe siĂšcle, y compris en Russie, alors que les banques suisses restent longtemps plus locales.


Ce qui distingue progressivement la Suisse, ce n’est pas une innovation bancaire radicale, mais un ensemble de facteurs : stabilitĂ© politique, neutralitĂ©, sĂ©curitĂ© juridique, et, Ă  une certaine Ă©poque, le secret bancaire. Ce dernier n’est d’ailleurs pas une exclusivitĂ© suisse, mais il y Ă©tait perçu comme particuliĂšrement fiable, car peu susceptible d’ĂȘtre remis en cause par un changement de rĂ©gime.


Depuis une dizaine d’annĂ©es, le secret bancaire a Ă©tĂ© largement levĂ© dans les affaires fiscales et criminelles. Pourtant, le systĂšme bancaire suisse demeure solide, preuve que sa rĂ©putation ne reposait pas uniquement sur cet aspect. » — B. Lescaze


La leçon ? Le secret bancaire n’a pas fait la Suisse. La faillite de 1789, oui. Elle a appris aux banquiers Ă  ne jamais mettre tous les Ɠufs dans le mĂȘme panier. — La rĂ©daction


Question : Dans quelle mesure la neutralité de la Suisse a-t-elle contribué à ces particularités ?


Réponse :
« La neutralitĂ© a jouĂ© un rĂŽle, mais elle n’est qu’un Ă©lĂ©ment parmi d’autres. Plus fondamentalement, c’est la stabilitĂ© politique et institutionnelle qui a permis Ă  la Suisse d’inspirer confiance. À cela s’ajoute une tradition de discrĂ©tion et une sĂ©curitĂ© juridique apprĂ©ciĂ©e des investisseurs.


Aujourd’hui, avec la fin du secret bancaire strict, certains capitaux se dĂ©placent vers d’autres places financiĂšres offshore. Cela montre que le systĂšme suisse doit ĂȘtre compris dans un contexte global et Ă©volutif, et non comme une exception figĂ©e. » — B. Lescaze


La leçon ? Ce n’était pas le secret qui attirait. C’était la prĂ©visibilitĂ©. Un pays oĂč la loi ne change pas la nuit. Tu veux des capitaux ? Sois ennuyeux. Juridiquement. — La rĂ©daction



Question : Et selon vous, quelle est la devise ou l’idĂ©ologie de la Suisse ?
Réponse :


« Il est difficile de parler d’une vĂ©ritable idĂ©ologie. La devise traditionnelle est “Un pour tous, tous pour un”, parfois associĂ©e Ă  “Deus providebit”. La Suisse valorise fortement la libertĂ©, mais aussi une forme d’égalitĂ© sociale : on y Ă©vite en gĂ©nĂ©ral les Ă©carts trop visibles.


En revanche, comme ailleurs, la fraternitĂ© est plus difficile Ă  rĂ©aliser concrĂštement. Ni la Suisse ni la France n’ont pleinement atteint cet idĂ©al. » — B. Lescaze


La leçon ? La Suisse n’a pas d’idĂ©ologie. Elle a une mĂ©canique : si tu tombes, on ne te laisse pas crever. Si tu rĂ©ussis, on ne t’applaudit pas trop fort. — La rĂ©daction



Question : Existe-t-il une relation entre le drapeau suisse et celui de la Croix-Rouge ?


Réponse :
« Oui, il y a un lien direct. Le ComitĂ© international de la Croix-Rouge a Ă©tĂ© fondĂ© Ă  GenĂšve par des citoyens genevois. Le symbole de la Croix-Rouge est en fait l’inversion des couleurs du drapeau suisse, en hommage Ă  la Suisse et Ă  son rĂŽle fondateur.


À l’origine organisation privĂ©e, fondĂ©e en 1863, elle reçoit trĂšs rapidement le soutien de la ConfĂ©dĂ©ration suisse, notamment lors des premiĂšres Conventions de GenĂšve en 1864. Aujourd’hui encore, bien que l’institution reste indĂ©pendante, ses liens avec la Suisse demeurent Ă©troits, notamment sur le plan financier et diplomatique. » — B. Lescaze


La leçon ? L’humanitaire est nĂ© lĂ  oĂč les armĂ©es ne passaient pas. La neutralitĂ© n’est pas un vide. C’est un terrain oĂč on soigne. — La rĂ©daction

Zhenishbek Edigeev

President of the "Alpalatoo" Association

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