Par son projet « Les leçons suisses », lâAssociation Alpalatoo recueille les enseignements de ses interlocuteurs suisses pour les lecteurs dâAsie centrale.
Entretien avec lâhistorien suisse Bernard Lescaze
DâaprĂšs un
entretien. Propos recueillis. Les faits et citations lui
appartiennent. La mise en forme en « leçons » relÚve de la
rédaction.
La Suisse :
pauvre, neutre, riche.
On croit que la
Suisse a toujours été riche, toujours neutre, toujours
dĂ©mocratique. Faux trois fois. Jusquâen 1900, câĂ©tait un pays
dâĂ©migration. Jusquâen 1945, un pays moyen. Et la neutralitĂ© ?
Un calcul, pas un dogme.
Bernard Lescaze, historien genevois,
dĂ©monte les mythes dâun pays sans roi, sans mer et sans matiĂšres
premiĂšres, devenu une Ăźle prospĂšre. Voici 16 leçons dâhistoire
: dates, chiffres, réalités. Pas de chocolat.
La Suisse pendant la Seconde Guerre mondiale
Question : Pourquoi la Suisse est-elle restée neutre pendant la Seconde Guerre mondiale ?
Réponse :
«
Quand la Seconde Guerre mondiale a éclaté, la Suisse est restée
neutre, car elle percevait clairement que les régimes de Hitler et
de Mussolini représentaient une menace majeure pour la démocratie
et pour son propre mode de fonctionnement. »
« Contrairement Ă la PremiĂšre Guerre mondiale, durant la Seconde Guerre mondiale, la trĂšs grande majoritĂ© de la population suisse Ă©tait hostile Ă Hitler, aussi bien en Suisse alĂ©manique quâen Suisse romande. » â B. Lescaze
La
leçon ? La
neutralitĂ© de 39-45 nâest pas celle de 14-18. En 14, on est
divisĂ©. En 39, on est uni contre Hitler. â
La rédaction
« Hitler a envisagĂ© une invasion, mais il avait aussi des intĂ©rĂȘts stratĂ©giques importants Ă prĂ©server, notamment lâaccĂšs aux Alpes et au tunnel du Gothard, essentiel pour les communications entre lâAllemagne et lâItalie. Il savait Ă©galement quâune invasion de la Suisse aurait pu compromettre ce passage stratĂ©gique et nuire Ă ses intĂ©rĂȘts Ă©conomiques et militaires. » â B. Lescaze
La
leçon ? Neutre
ne veut pas dire inutile. La Suisse tenait le robinet du Gothard.
Hitler a reculĂ© parce quâun tunnel fermĂ© valait plus quâun pays
occupĂ©. â
La rédaction
« Pendant la Seconde Guerre mondiale, contrairement Ă la PremiĂšre, la Suisse Ă©tait pratiquement entiĂšrement encerclĂ©e par les puissances de lâAxe. LâAllemagne nazie contrĂŽlait la France, lâAutriche avait Ă©tĂ© annexĂ©e au Reich, et lâItalie de Mussolini faisait partie de ces alliances. La Suisse se retrouvait ainsi comme une sorte de petite Ăźle au cĆur dâun territoire dominĂ© par les rĂ©gimes fascistes. » â B. Lescaze
La
leçon ? La
géographie commande la politique. Une ßle encerclée négocie. Elle
ne sermonne pas. â
La rédaction
« Pour survivre, elle a dĂ» adopter une politique dâĂ©quilibre, en faisant certaines concessions Ă©conomiques. Cela lui a Ă©tĂ© reprochĂ© aprĂšs la guerre, mais ces critiques sont apparues dans un contexte oĂč les vainqueurs pouvaient analyser la situation avec du recul. Pendant le conflit, la Suisse a continuĂ© Ă commercer avec lâAllemagne et lâItalie, mais aussi avec les Ătats-Unis, ce qui lui a permis de maintenir, tant bien que mal, sa neutralitĂ©. » â B. Lescaze
La
leçon ? La
morale, câest pour les vainqueurs. La survie, câest pour les
encerclĂ©s. On tâa reprochĂ© tes concessions ? Oui. Mais tu es
vivant pour entendre les reproches. â
La rédaction
« On associe souvent cette neutralitĂ© Ă la prospĂ©ritĂ© suisse, mais cette explication est partielle. Il faut rappeler que jusquâĂ la fin du XIXe siĂšcle, la Suisse Ă©tait un pays relativement pauvre, marquĂ© par lâĂ©migration plutĂŽt que par lâimmigration. Au XIXe siĂšcle, de nombreux Suisses partaient sâinstaller en Argentine ou aux Ătats-Unis, et au XVIIIe siĂšcle dĂ©jĂ , certains servaient comme soldats dans des armĂ©es Ă©trangĂšres. » â B. Lescaze
La
leçon ? Le
mythe du banquier en or depuis Guillaume Tell est faux. Nos
arriÚre-grands-parents émigraient ou mouraient mercenaires. La
richesse suisse a 70 ans, pas 700. â
La rédaction
« AprĂšs la PremiĂšre Guerre mondiale, la Suisse sâest progressivement modernisĂ©e et enrichie, sous lâeffet de transformations Ă©conomiques et sociales, pas uniquement grĂące Ă sa neutralitĂ©. Mais câest surtout aprĂšs 1945 que son dĂ©veloppement sâaccĂ©lĂšre fortement, dans le contexte des Trente Glorieuses, une pĂ©riode de croissance exceptionnelle en Europe occidentale. » â B. Lescaze
La
leçon ? La
neutralitĂ© tâa Ă©vitĂ© les bombes. Les Trente Glorieuses tâont
rempli le frigo. Ne confonds pas le parapluie et la pluie. â
La rédaction
« Ce phĂ©nomĂšne ne concerne pas uniquement la Suisse : la France, lâAllemagne et le Royaume-Uni connaissent Ă©galement une forte expansion Ă©conomique. Dans ce contexte, la Suisse se distingue par sa stabilitĂ© politique et son systĂšme dĂ©mocratique particulier, fondĂ© sur la recherche du consensus. Les dĂ©cisions reposent sur un Ă©quilibre entre majoritĂ© et minoritĂ©s, sans domination excessive dâun camp sur lâautre. » â B. Lescaze
La
leçon ? Le
secret suisse, ce nâest pas le coffre. Câest le compromis. Un
pays oĂč 49% se sent volĂ© par 51% finit pauvre. Un
pour tous, tous pour un nâest
pas de la dĂ©co. â
La rédaction
Neutralité et richesse de la Suisse
Question : Ă partir de quelle pĂ©riode la Suisse est-elle devenue lâun des pays les plus riches du monde ?
Réponse
:
«
On peut situer ce tournant surtout aprĂšs la Seconde Guerre mondiale,
dans les années 1950, 1960 et 1970. à cette époque, la Suisse
profite pleinement du grand développement économique des Trente
Glorieuses. Elle parvient Ă adapter cette croissance rapide Ă sa
situation politique et sociale. Ainsi, la richesse actuelle de la
Suisse est relativement rĂ©cente Ă lâĂ©chelle historique : elle
remonte principalement Ă 60 ou 80 ans, pas davantage dâun siĂšcle.
» â
B. Lescaze
La
leçon ? Si
tu penses que ton pays a toujours été riche, tu ne respecteras
jamais ceux qui lâont rendu riche. La mĂ©moire commence par la
pauvretĂ©. â
La rédaction
Question : DâoĂč vient la dĂ©mocratie suisse, ce modĂšle de dĂ©mocratisation ?
Réponse
:
«
Câest une question Ă la fois simple et complexe. Historiquement,
dans les rĂ©gions montagneuses, il nây avait ni roi ni prince. Les
populations Ă©taient composĂ©es surtout de paysans, dâĂ©leveurs et
dâartisans, habituĂ©s Ă gĂ©rer eux-mĂȘmes leurs affaires. Dans
ces communautés, les décisions se prenaient collectivement lors
dâassemblĂ©es locales. On considĂšre mĂȘme que les hommes capables
de défendre leur communauté pouvaient participer à ces décisions,
ce qui a favorisé trÚs tÎt une forme de participation politique
élargie. Dans certains cas, cela a conduit à des droits politiques
relativement prĂ©coces, parfois dĂšs lâadolescence dans des
traditions locales anciennes. Aujourdâhui encore, on retrouve cet
héritage dans certains cantons, comme celui de Glaris, qui a abaissé
lâĂąge du droit de vote Ă 16 ans. » â
B. Lescaze
La
leçon ? On
nâa pas inventĂ© la dĂ©mocratie directe par gĂ©nie. On lâa
inventĂ©e parce quâil nây avait personne pour commander. La
libertĂ© naĂźt du vide, pas du discours. â
La rédaction
« Par ailleurs, les villes suisses ont connu une Ă©volution diffĂ©rente : elles Ă©taient souvent dirigĂ©es par des Ă©lites bourgeoises, un patriciat, câest-Ă -dire une forme dâoligarchie urbaine. Mais mĂȘme dans ces cas, il nâexistait pas de roi ni de monarchie. Il faut aussi rappeler quâentre le Moyen Ăge et la fin du XIXe siĂšcle, la Suisse est lâun des rares Ătats europĂ©ens Ă fonctionner durablement sous une forme rĂ©publicaine. Certes, dâautres rĂ©publiques ont existĂ©, comme les Provinces-Unies ou la RĂ©publique de Venise, mais leur organisation Ă©tait diffĂ©rente. Au XIXe siĂšcle, jusquâĂ lâinstauration de la TroisiĂšme RĂ©publique en France, la Suisse demeure un cas presque unique de continuitĂ© rĂ©publicaine en Europe. Cette situation change progressivement aprĂšs la PremiĂšre Guerre mondiale, lorsque plusieurs empires europĂ©ens sâeffondrent et que de nouveaux rĂ©gimes rĂ©publicains apparaissent. Ainsi, ce qui caractĂ©rise la Suisse, ce nâest pas seulement lâabsence de monarchie, mais la continuitĂ© dâune culture politique fondĂ©e sur la participation, le consensus et la stabilitĂ© institutionnelle. Cela a rendu possible le dĂ©veloppement progressif dâun systĂšme Ă la fois rĂ©publicain et dĂ©mocratique, qui ne sont pas exactement la mĂȘme chose, mais qui se sont renforcĂ©s mutuellement dans le cas suisse. » â B. Lescaze
La
leçon ? Pendant
que lâEurope dĂ©capitait ses rois ou les adorait, la Suisse nâen
avait pas Ă dĂ©capiter. La meilleure rĂ©volution, câest celle que
tu nâas pas besoin de faire. â
La rédaction
Les origines de la civilisation européenne
Question : Jâaimerais mieux comprendre comment la civilisation sâest dĂ©veloppĂ©e en Europe : quel pays, comme la France ou lâAllemagne, peut ĂȘtre considĂ©rĂ© parmi les premiers Ă atteindre un haut niveau de civilisation, notamment en matiĂšre dâarchitecture, dâorganisation sociale et de construction de belles habitations ?
Réponse :
«
Si vous voulez, il est clair que lâEurope est issue de la
civilisation grĂ©co-romaine, câest-Ă -dire des Grecs et des Romains
durant lâAntiquitĂ©. Ă ce moment-lĂ , la civilisation rayonne
depuis Rome, depuis la Rome antique, mais elle sâĂ©tend Ă
lâensemble du bassin mĂ©diterranĂ©en et inclut, dâune certaine
maniĂšre, une partie de lâOrient. Cela se manifeste notamment Ă
travers lâĂgypte ancienne, lâĂgypte pharaonique, mais aussi
avec les successeurs dâAlexandre le Grand, les PtolĂ©mĂ©es. Les
Grecs font dâAlexandrie un vĂ©ritable phare, un centre majeur de la
civilisation hellĂ©nistique, qui mĂȘle hĂ©ritage grec, apports
romains et influences orientales.
Il ne faut pas oublier quâAlexandre le Grand est allĂ© jusquâaux rives de lâIndus et quâau-delĂ dâAlexandrie dâĂgypte, grande mĂ©tropole du monde grec, il a fondĂ© de nombreuses villes en Orient â dans des rĂ©gions correspondant aujourdâhui Ă lâAfghanistan, au TurkmĂ©nistan ou Ă lâIran â, souvent appelĂ©es elles aussi Alexandrie. Pendant plusieurs siĂšcles, ces citĂ©s ont maintenu vivante, au cĆur de lâAsie, cette culture hellĂ©nistique.
Un exemple frappant : si certaines reprĂ©sentations du Bouddha montrent des cheveux bouclĂ©s, câest en partie liĂ© Ă cet hĂ©ritage grec issu des conquĂȘtes dâAlexandre, qui a perdurĂ© Ă travers les siĂšcles, alors mĂȘme que la plupart des peuples ayant adoptĂ© le bouddhisme nâont pas cette caractĂ©ristique. » â B. Lescaze
La
leçon ? Si
tu cherches âlâEurope pureâ, arrĂȘte. Le Bouddha a les cheveux
dâAthĂšnes. La civilisation est une importation. â
La rédaction
« Ensuite vient une pĂ©riode souvent qualifiĂ©e, Ă tort, de âsombreâ : celle des grandes invasions, qui sont en rĂ©alitĂ© des migrations. Ă partir du Moyen Ăge â bien plus structurĂ© et âcivilisĂ©â quâon ne le pense souvent â Ă©mergent plusieurs centres de civilisation. Les Francs, en France, dĂ©veloppent notamment les grandes cathĂ©drales gothiques. ParallĂšlement, lâEurope germanique conserve des traditions venues du Nord, avec un lien profond Ă la nature, notamment Ă la forĂȘt, qui occupe une place essentielle dans lâimaginaire et la culture des peuples germaniques. » â B. Lescaze
La
leçon ? Méprise
le Moyen Ăge et tu mĂ©prises 800 ans de savoir-faire. Chartres,
Cologne, Lausanne : câest du haut niveau. â
La rédaction
« Puis vient la Renaissance, qui porte bien son nom : tout en conservant certaines traditions mĂ©diĂ©vales et germaniques, elle marque un retour Ă lâAntiquitĂ© grecque et romaine, dont une partie du savoir avait Ă©tĂ© oubliĂ©e. Ce renouveau est aussi liĂ© au rĂŽle de Byzance, qui avait conservĂ© la tradition intellectuelle antique. Avec la pression des Turcs, de nombreux savants byzantins se rĂ©fugient en Italie et en Europe occidentale, apportant avec eux des manuscrits prĂ©cieux.
Ainsi, contrairement Ă dâautres pĂ©riodes de pertes â comme lors de la destruction de la bibliothĂšque dâAlexandrie â, une partie essentielle du savoir antique est prĂ©servĂ©e et transmise. Au fond, lâEurope est un vĂ©ritable mĂ©lange de civilisations, et câest cette hybridation qui fait sa richesse. » â B. Lescaze
La
leçon ? La
Renaissance, ce nâest pas âlâItalie inventeâ. Câest
âlâEurope se souvientâ. GrĂące Ă des rĂ©fugiĂ©s. La culture
survit dans les valises. â
La rédaction
« La Suisse, à cet égard, est particuliÚrement représentative de cette diversité européenne : elle combine des influences germaniques et des influences latines, issues des Francs et surtout des Burgondes, qui se sont installés dans des régions comme GenÚve ou Lyon.
Charlemagne a tentĂ© de reconstituer une unitĂ© europĂ©enne, mais Ă sa mort, son empire est divisĂ© entre ses hĂ©ritiers. Lothaire reçoit une bande centrale, la Lotharingie, qui sâĂ©tend des Pays-Bas et des Flandres jusquâĂ lâItalie du Nord, en passant par la vallĂ©e du Rhin, la Suisse et la vallĂ©e du RhĂŽne. Cette zone constitue alors une vĂ©ritable colonne vertĂ©brale Ă©conomique de lâEurope mĂ©diĂ©vale.
Par la suite, lâĂ©volution vers des Ătats-nations â plus marquĂ©e en France quâen Allemagne â fragmente cet ensemble. NĂ©anmoins, des liens forts persistent jusquâĂ aujourdâhui entre ces rĂ©gions : Allemagne rhĂ©nane, Flandres, Pays-Bas, Suisse et Italie du Nord. Cette continuitĂ© Ă©claire les fondements historiques de la civilisation europĂ©enne. » â B. Lescaze
La
leçon ? La
Suisse nâest pas une exception. Elle est la Lotharingie qui a
survĂ©cu. Tu veux comprendre GenĂšve ? Regarde une carte de 843. â
La rédaction
Question : Et concernant lâĂ©criture et lâĂ©ducation, ici, cela remonte Ă quelle pĂ©riode ?
Réponse
:
«
Cela tient en grande partie Ă lâinfluence de la religion. De la
mĂȘme maniĂšre que les Juifs apprennent lâhĂ©breu ancien pour lire
les textes religieux, lâEurope chrĂ©tienne a encouragĂ© â au
moins pour certaines catĂ©gories de la population â lâapprentissage
de la lecture, notamment pour accéder à la Bible et aux psaumes.
Ainsi, ceux qui se destinaient Ă lâĂglise devaient apprendre Ă lire, Ă Ă©crire et Ă comprendre le latin. Par ailleurs, les marchands avaient besoin de compĂ©tences en calcul, en comptabilitĂ© et en correspondance. Progressivement, sous lâinfluence conjointe de lâĂglise et des activitĂ©s Ă©conomiques, une partie croissante de la population sâest instruite.
Ă la Renaissance, la RĂ©forme protestante renforce ce mouvement : les protestants souhaitent que chaque fidĂšle puisse lire la Bible dans sa propre langue. Cela entraĂźne de nombreuses traductions et favorise le dĂ©veloppement de lâinstruction.
Il faut toutefois distinguer lecture et Ă©criture : savoir lire devient relativement plus courant, mais savoir Ă©crire reste longtemps rĂ©servĂ© Ă une minoritĂ©. Les Ă©tablissements dâenseignement, comme le collĂšge Calvin Ă GenĂšve, accueillent principalement des garçons issus de milieux privilĂ©giĂ©s.
Au XVIIIe siĂšcle, lâinstruction progresse aussi chez les filles. Dans certains pays comme la SuĂšde, elles peuvent mĂȘme ĂȘtre plus alphabĂ©tisĂ©es que les garçons, notamment parce quâelles lisent la Bible en famille.
La situation Ă©volue encore au XIXe siĂšcle, lorsque des pays comme la Suisse instaurent une instruction publique, progressivement gratuite et accessible aux deux sexes, mĂȘme si les classes restent souvent sĂ©parĂ©es.
La mixitĂ© scolaire est une conquĂȘte plus rĂ©cente, surtout Ă partir de la seconde moitiĂ© du XXe siĂšcle. JusquâĂ la fin du XIXe siĂšcle, dans de nombreux pays, les femmes nâont pas accĂšs Ă lâuniversitĂ©. Leur admission rĂ©sulte de luttes importantes, menĂ©es notamment entre 1850 et 1900.
Ă GenĂšve, par exemple, les facultĂ©s de mĂ©decine accueillent relativement tĂŽt des femmes, souvent Ă©trangĂšres, notamment de Russie ou de Pologne, qui ne peuvent pas Ă©tudier dans leur pays dâorigine. En revanche, les Ă©tudes de droit ou de lettres leur restent plus difficilement accessibles, en raison de rĂ©sistances sociales et institutionnelles.
Peu Ă peu, ces barriĂšres tombent, et au dĂ©but du XXe siĂšcle apparaissent les premiĂšres femmes avocates. La situation Ă©volue fortement par la suite : aujourdâhui, dans de nombreuses disciplines universitaires, les femmes sont majoritaires.
Fait remarquable, la premiĂšre femme professeure Ă lâuniversitĂ© de GenĂšve est nommĂ©e au dĂ©but des annĂ©es 1920, dans les sciences. Dâorigine russe, elle connaĂźtra ensuite un destin mouvementĂ©, retournant en Union soviĂ©tique oĂč elle sera emprisonnĂ©e sous Staline avant de poursuivre sa carriĂšre scientifique â un parcours Ă la fois exceptionnel et rĂ©vĂ©lateur des bouleversements de son Ă©poque. » â B. Lescaze
La
leçon ? On
a appris Ă lire pour Dieu, Ă Ă©crire pour le commerce. LâĂ©cole
gratuite nâest pas venue par bontĂ©. Elle est venue par besoin : un
pays sans matiĂšres premiĂšres a besoin de cerveaux. Si tu ne peux
pas exporter du pĂ©trole, exporte des diplĂŽmes. â
La rédaction
Architecture et stabilité
Question : Je me demande dans quelle mesure les chĂąteaux, les meubles anciens et les bĂątiments datant, par exemple, du XIIIe siĂšcle reflĂštent le niveau de civilisation en Europe, et sâil est possible dâidentifier Ă quelle pĂ©riode les sociĂ©tĂ©s europĂ©ennes ont commencĂ© Ă dĂ©velopper une architecture Ă la fois avancĂ©e et durable.
Réponse
:
«
Oui, mais il faut dâabord souligner un point essentiel : pour que
des traces matérielles de civilisation se transmettent à travers le
temps, une certaine stabilité politique est indispensable. Sans
cette continuitĂ©, mĂȘme les rĂ©alisations les plus remarquables
peuvent disparaĂźtre.
Cela dit, on trouve dans toute lâEurope des vestiges impressionnants de la civilisation romaine, avec dâimmenses amphithéùtres comme le ColisĂ©e, aujourdâhui en ruines mais longtemps utilisĂ©s. Dâautres exemples existent, comme les arĂšnes dâArles en France : durant tout le Moyen Ăge, des habitations ont Ă©tĂ© construites Ă lâintĂ©rieur mĂȘme de lâamphithéùtre, qui servait alors de fortification. Plus tard, ces constructions ont Ă©tĂ© dĂ©molies, et aujourdâhui encore, lâĂ©difice est utilisĂ© pour des spectacles, des corridas ou des concerts â un phĂ©nomĂšne comparable Ă celui de VĂ©rone en Italie.
Par ailleurs, de nombreux bĂątiments Ă©difiĂ©s au Moyen Ăge sont toujours debout, notamment les cathĂ©drales, qui constituent sans doute lâun des tĂ©moignages les plus visibles du haut niveau technique et artistique atteint en Europe dĂšs le XIIIe siĂšcle. On en trouve Ă Lausanne, GenĂšve, Fribourg, Berne, mais aussi dans toute la France, lâAngleterre, lâAllemagne ou lâItalie. Leur conservation tient autant Ă la qualitĂ© de leur construction quâĂ la relative stabilitĂ© des sociĂ©tĂ©s qui les ont entretenues.
Cette question de stabilitĂ© apparaĂźt encore plus clairement lorsquâon compare avec dâautres rĂ©gions du monde. Au XIIIe siĂšcle, vers 1250, le monde islamique â notamment en Irak â connaĂźt Ă©galement une grande prospĂ©ritĂ©, avec des califats puissants qui construisent mosquĂ©es et palais. Toutefois, les invasions mongoles du milieu du XIIIe siĂšcle entraĂźnent des destructions massives : non seulement les bĂątiments sont anĂ©antis, mais les systĂšmes dâirrigation sont aussi gravement perturbĂ©s, empĂȘchant un redressement durable pendant plusieurs siĂšcles. Ainsi, une civilisation brillante, illustrĂ©e par des figures comme Haroun al-Rashid â contemporain et correspondant de Charlemagne â, dĂ©cline brutalement. Sans ces ruptures, nous disposerions probablement aujourdâhui de beaucoup plus de monuments de cette Ă©poque.
Si lâon remonte encore plus loin, les plus anciennes traces monumentales de civilisation se trouvent en GrĂšce avec les temples antiques, et plus anciennement encore en Ăgypte avec les pyramides, qui constituent lâun des premiers tĂ©moignages durables dâune organisation sociale et technique avancĂ©e, remontant Ă plusieurs millĂ©naires.
En Europe, il est donc difficile dâidentifier un seul âpremierâ moment : il sâagit plutĂŽt dâune continuitĂ©, depuis lâAntiquitĂ© romaine jusquâau Moyen Ăge, puis Ă la Renaissance, avec des phases dâaccĂ©lĂ©ration dans la maĂźtrise de lâarchitecture, notamment religieuse. » â B. Lescaze
La
leçon ? Lâarchitecture
durable nâest pas une question de pierre. Câest une question de
paix. Tu veux des bĂątiments qui durent 800 ans ? Ăvite les
invasions. â
La rédaction
Le systĂšme bancaire suisse
Question : Pourriez-vous mâexpliquer comment le systĂšme bancaire suisse sâest constituĂ© historiquement et en quoi il se distingue des autres systĂšmes bancaires Ă travers le monde ?
Réponse
:
«
LĂ encore, il faut repartir du Moyen Ăge. Ă cette Ă©poque, le prĂȘt
Ă intĂ©rĂȘt est en principe interdit par lâĂglise, sauf dans
certains cas particuliers. Câest pourquoi les premiĂšres activitĂ©s
de prĂȘt sont souvent assurĂ©es par des communautĂ©s juives, qui ne
sont pas soumises aux mĂȘmes interdits religieux.
Progressivement, ces rĂšgles sâassouplissent, notamment avec la RĂ©forme. Mais la formation dâun vĂ©ritable systĂšme bancaire, au sens moderne, prend plusieurs siĂšcles. Ă lâorigine, ce sont surtout des marchands qui manipulent des capitaux â par exemple dans le commerce de la soie â et qui gĂšrent des fortunes familiales. Peu Ă peu Ă©mergent des âmarchands-banqui ersâ, puis des Ă©tablissements plus structurĂ©s.
La banque moderne apparaĂźt vĂ©ritablement au XVIIIe siĂšcle, essentiellement sous forme de banques privĂ©es. Les premiĂšres banques dâĂtat sont plus tardives : la Banque dâAngleterre est fondĂ©e Ă la fin du XVIIe siĂšcle, mais la Banque de France nâapparaĂźt quâun siĂšcle plus tard, sous NapolĂ©on.
En Suisse, il nây a pas, Ă lâorigine, une concentration bancaire plus forte quâailleurs. Au XVIIIe siĂšcle, des villes comme Paris ou Lyon sont mĂȘme des centres financiers majeurs, en lien avec des banquiers genevois et lausannois. On oublie souvent que Lausanne a longtemps jouĂ© un rĂŽle comparable Ă GenĂšve. Par exemple, lorsque Voltaire sâinstalle Ă Ferney, prĂšs de GenĂšve, il se rapproche Ă la fois de son mĂ©decin, qui est genevois, et de son banquier⊠qui est lausannois.
Ce nâest quâau XIXe siĂšcle que les banques genevoises prennent vĂ©ritablement leur essor. Aucune des grandes banques actuelles nâexistait avant la RĂ©volution française, car les Ă©tablissements antĂ©rieurs ont fait faillite, notamment en raison dâune mauvaise diversification de leurs placements.
Au XXe siĂšcle, le systĂšme bancaire europĂ©en tend Ă sâuniformiser. Par exemple, des banques françaises comme le CrĂ©dit lyonnais sont trĂšs prĂ©sentes Ă lâĂ©tranger dĂšs le XIXe siĂšcle, y compris en Russie, alors que les banques suisses restent longtemps plus locales.
Ce qui distingue progressivement la Suisse, ce nâest pas une innovation bancaire radicale, mais un ensemble de facteurs : stabilitĂ© politique, neutralitĂ©, sĂ©curitĂ© juridique, et, Ă une certaine Ă©poque, le secret bancaire. Ce dernier nâest dâailleurs pas une exclusivitĂ© suisse, mais il y Ă©tait perçu comme particuliĂšrement fiable, car peu susceptible dâĂȘtre remis en cause par un changement de rĂ©gime.
Depuis une dizaine dâannĂ©es, le secret bancaire a Ă©tĂ© largement levĂ© dans les affaires fiscales et criminelles. Pourtant, le systĂšme bancaire suisse demeure solide, preuve que sa rĂ©putation ne reposait pas uniquement sur cet aspect. » â B. Lescaze
La
leçon ? Le
secret bancaire nâa pas fait la Suisse. La faillite de 1789, oui.
Elle a appris aux banquiers Ă ne jamais mettre tous les Ćufs dans
le mĂȘme panier. â
La rédaction
Question : Dans quelle mesure la neutralité de la Suisse a-t-elle contribué à ces particularités ?
Réponse
:
«
La neutralitĂ© a jouĂ© un rĂŽle, mais elle nâest quâun Ă©lĂ©ment
parmi dâautres. Plus fondamentalement, câest la stabilitĂ©
politique et institutionnelle qui a permis Ă la Suisse dâinspirer
confiance. Ă cela sâajoute une tradition de discrĂ©tion et une
sécurité juridique appréciée des investisseurs.
Aujourdâhui, avec la fin du secret bancaire strict, certains capitaux se dĂ©placent vers dâautres places financiĂšres offshore. Cela montre que le systĂšme suisse doit ĂȘtre compris dans un contexte global et Ă©volutif, et non comme une exception figĂ©e. » â B. Lescaze
La
leçon ? Ce
nâĂ©tait pas le secret qui attirait. CâĂ©tait la prĂ©visibilitĂ©.
Un pays oĂč la loi ne change pas la nuit. Tu veux des capitaux ? Sois
ennuyeux. Juridiquement. â
La rédaction
Question : Et
selon vous, quelle est la devise ou lâidĂ©ologie de la Suisse
?
Réponse
:
«
Il est difficile de parler dâune vĂ©ritable idĂ©ologie. La devise
traditionnelle est âUn pour tous, tous pour unâ, parfois associĂ©e
Ă âDeus providebitâ. La Suisse valorise fortement la libertĂ©,
mais aussi une forme dâĂ©galitĂ© sociale : on y Ă©vite en gĂ©nĂ©ral
les écarts trop visibles.
En revanche, comme ailleurs, la fraternitĂ© est plus difficile Ă rĂ©aliser concrĂštement. Ni la Suisse ni la France nâont pleinement atteint cet idĂ©al. » â B. Lescaze
La
leçon ? La
Suisse nâa pas dâidĂ©ologie. Elle a une mĂ©canique : si tu
tombes, on ne te laisse pas crever. Si tu rĂ©ussis, on ne tâapplaudit
pas trop fort. â
La rédaction
Question : Existe-t-il une relation entre le drapeau suisse et celui de la Croix-Rouge ?
Réponse
:
«
Oui, il y a un lien direct. Le Comité international de la
Croix-Rouge a été fondé à GenÚve par des citoyens genevois. Le
symbole de la Croix-Rouge est en fait lâinversion des couleurs du
drapeau suisse, en hommage Ă la Suisse et Ă son rĂŽle fondateur.
Ă lâorigine organisation privĂ©e, fondĂ©e en 1863, elle reçoit trĂšs rapidement le soutien de la ConfĂ©dĂ©ration suisse, notamment lors des premiĂšres Conventions de GenĂšve en 1864. Aujourdâhui encore, bien que lâinstitution reste indĂ©pendante, ses liens avec la Suisse demeurent Ă©troits, notamment sur le plan financier et diplomatique. » â B. Lescaze
La
leçon ? Lâhumanitaire
est nĂ© lĂ oĂč les armĂ©es ne passaient pas. La neutralitĂ© nâest
pas un vide. Câest un terrain oĂč on soigne. â
La rédaction
