L’Association Alpalatoo, par son projet « Les leçons suisses », essaie de tirer des leçons de chacun de ses interlocuteurs pour les lecteurs d’Asie centrale.
Ouvrir une librairie : l’indépendance se paie, mais la liberté n’a pas de prix
Entretien avec Claire Renaud, bibliothécaire à Genève
D’après un entretien. Propos recueillis. Les faits et citations lui appartiennent. La mise en forme en « leçons » relève de la rédaction.
“Si les gens ne lisent plus, on va vers des dictatures”
Leçon 1 : Accepte ton caractère, il est ta boussole
-Je m’appelle Claire Renaud, j’ai 56 ans. Je le dis, même si ça ne se fait pas. J’ai été mauvaise élève. Pas de maturité. J’ai arrêté le collège en 2e pour faire l’École de culture générale, puis un CFC de libraire en 3 ans. Diplômée en 1993. Depuis, je n’ai fait que ça. J’ai travaillé 10 ans au Rameau d’Or, 10 ans chez Payot. En 2016, j’ai ouvert ma librairie. Elle a 10 ans aujourd’hui.
La leçon ? Un parcours « pas classique » n’empêche pas une vie droite. Mauvaise élève ne veut pas dire mauvaise professionnelle. Trouve le métier qui allie ce que tu aimes : pour moi, commerce + transmission + culture.
Leçon 2 : Crée quand tu ne supportes plus d’obéir
-Pourquoi avoir créé ta librairie ?
-Parce que j’ai un caractère pénible. Je suis leader. À un moment, j’en ai eu marre d’avoir un chef. Je voulais ma boutique, mes choix, mon indépendance. Point.
La leçon ? L’entrepreneuriat n’est pas toujours une vocation romantique. Parfois, c’est juste que tu ne tiens plus dans le cadre. Si rester salariée te rend malade, partir est une question de santé. Je n’avais pas d’enfants à nourrir : c’était plus facile. Chacun fait selon ses limites. Mais si tu étouffes, écoute-toi.
Leçon 3 : N’ouvre que si le lieu te parle — sinon attends
-Comment as-tu trouvé le lieu ?
-Mon ami me l’a trouvé, via des amis du Chien Bleu. Quand je l’ai visité, vide, j’ai tout vu. Le bois, l’histoire d’épicerie, les pièces cachées, la mezzanine. Je me suis dit : « Soit je le prends maintenant, soit je n’ouvrirai jamais. »
La leçon ? Une librairie, c’est une maison. Si tu n’as pas le coup de foudre, n’ouvre pas. L’emplacement compte, mais l’âme du lieu compte plus. Un endroit que tu aimes, tu te battras pour le garder. Un endroit qui te laisse froide, tu le lâcheras au premier doute.
Leçon 4 : Le doute fait marcher l’intelligence
-Qui ne risque rien n’a rien ?
-Oui, j’ai risqué. La conjoncture est mauvaise. Le livre ne se porte pas bien, en Suisse comme en France. Mais douter, c’est bien. Le doute t’oblige à réfléchir, à t’adapter.
La leçon ? Ne fuis pas l’incertitude. Elle te rend plus intelligente. Et quand tu aimes un lieu « beaucoup, beaucoup », tu trouves l’énergie pour traverser les mauvais moments. Il faut avoir la foi. Ce n’est peut-être qu’un moment à passer.
Leçon 5 : Les 5 ans sont la vraie naissance d’un commerce
-Les débuts ont été durs ?
-Très. Au début tu ne fais que payer. Le bénéfice ne vient pas. Il faut 3 ans pour exister, 5 ans pour respirer. Tout le monde me l’avait dit.
Mes 5 ans, c’était en plein Covid. Paradoxalement, on a mieux marché. La librairie était fermée, mais on livrait. Les gens n’avaient que les livres comme loisir.
La leçon ? Ne juge pas ton projet à 6 mois. Donne-lui 5 ans. Et prépare-toi : le succès peut venir quand tout s’arrête. L’agilité sauve plus que le business plan.
Leçon 6 : Une librairie, c’est un rempart contre la dictature
-Quel rôle joue une librairie aujourd’hui ?
-Un rôle vital. Lire, c’est se retrouver seul avec ses questionnements. N’importe quelle lecture développe l’esprit critique. Si les gens ne lisent plus, on va vers des dictatures.
La leçon ? La Suisse soutient la culture, Genève encore plus. Mais ne prends rien pour acquis. Un monde sans librairies indépendantes est un monde qui ne pense plus. Lire, c’est un acte de résistance. Et ça commence par une page. Pas par *Les Confessions* de Rousseau si tu détestes la philo. Un petit roman, un récit de voyage, ça suffit.
Leçon 7 : Le typiquement suisse ? La fiabilité
-Qu’est-ce qui est typiquement suisse dans ta façon de travailler ?
-La rigueur. Tu appelles les impôts, quelqu’un répond. Ton passeport arrive en 10 jours par la poste. Une demande de subvention ne traîne pas 10 mois.
**La leçon ?** On paie cher en Suisse, oui. Tout le temps. Mais si tu as un problème, le retour vient. L’État est efficace. Et ça, pour entreprendre, c’est un luxe. Tu n’es pas seule face à une administration fantôme.
**Leçon 8 : Pour ouvrir, il faut 3 choses — pas une de moins**
*Quel conseil pour quelqu’un qui veut ouvrir ?*
1. **La passion, le feu sacré.** Sans ça, tu tiens pas quand ça ne marche pas.
2. **Être très bien entourée.** Pas des gens qui te disent « t’aurais pas dû ». Des gens qui te disent « c’est dur, mais tu vas y arriver ».
3. **Un bel endroit qui te parle.** S’il ne te parle pas, n’ouvre pas. Et idéalement : avoir des fonds propres. Les emprunts à la banque te prennent un gros pourcentage chaque mois, quand tu n’as pas encore d’argent qui rentre.
**L’erreur à éviter ?** Ouvrir dans un quartier où il n’y a rien. Pas de tram, pas de musée, pas de vie. Là, c’est vraiment risqué.
**Leçon 9 : Digital vs physique — l’un ne tue pas l’autre, il le trie**
*Le digital remplace-t-il le livre papier ?*
Le digital est pratique : 40 livres en vacances, agrandir un passage, chercher une référence. Mais ça ne remplacera jamais l’odeur, la page qu’on tourne, l’objet qu’on tient.
**La leçon ?** Je ne crois pas à la mort du livre. Le digital a tué le livre médiocre, pas le livre nécessaire. Soutenez les librairies indépendantes. Un monde sans culture est un monde fini. Voué à la dictature. Lire, c’est essentiel.
**Conclusion : La leçon suisse de Claire**
Être libre, c’est choisir. Choisir son lieu, ses livres, ses risques. C’est difficile, c’est lent, ça paie tard. Mais c’est bon pour la santé.
Et si tu as peur : souviens-toi que le doute fait marcher l’intelligence. Et que la Suisse, c’est le pays où, quand tu as un problème, quelqu’un répond.
