mai 20, 2026

Pourquoi les Suisses pendent des toupins plutôt que d’exhiber des voitures de luxe

L’Association Alpalatoo, par son projet « Les leçons suisses », essaie de tirer des leçons de chacun de ses interlocuteurs pour les lecteurs d’Asie centrale.


Entretien avec Pierre-André, fabricant de toupins, ancien forgeron de formation


D’après un entretien. Propos recueillis. Les faits et citations lui appartiennent. La mise en forme en « leçons » relève de la rédaction.


Le toupin : quand le savoir-faire devient un drapeau



En Suisse, on n’affiche pas sa Porsche. On pend un toupin devant la ferme. 80 kilos de bronze forgé pour dire : « Je travaille bien ». Pierre-André, forgeron devenu fabricant de cloches, nous raconte un pays où l’acier vient de Suède, mais la fierté vient d’ici.


Voici 11 coups de marteau. 11 leçons d’un homme qui parle de son métier « avec le cœur et les tripes ».




Question : Qu’est-ce que c’est le toupin ?


Réponse :
« Un toupin est une cloche en acier forgé. Différents noms lui sont donnés dans différentes régions de Suisse : « Sonnette » en Valais, « Potet » sur Neuchâtel ou encore « Sonnailles » sur Fribourg, par exemple. » — P.-A.


Question : À quoi ça sert ?


Réponse :
« Les cloches sont indispensables aux éleveurs pour situer leur bétail, pour éloigner les prédateurs d'alpage ou encore identifier une vache blessée. Les toupins (grandes cloches) sont essentiellement des objets de parade. De plus, ils font également partis du patrimoine familial et se transmettent de génération en génération. De nos jours, offrir un toupin marque notre attachement à nos traditions (par exemple Fêtes Folkloriques, de Lutte, de Tir ou encore de mariages et naissances). » — P.-A.


La leçon ? Une cloche sert à retrouver une vache. Un toupin sert à retrouver un pays. — La rédaction


Question : Et dans l’Histoire ?


Réponse :
« Des peintures d'Egypte anciennes datant d'il y a 3'500 ans représentent déjà des vaches munies de clochettes. Les Lacustres de l'âge de Bronze, les Grecs et les Romains ont également fondu des clochettes. En Europe, on retrouve des vestiges de cloches anciennes, et c'est dès 1800 que les cloches ont atteint les formes actuelles. En particulier l'Arc Alpin et principalement la Suisse, ont développé une très grande cloche appelée "toupin". La grosseur de la cloche nous informe de la bonne marche et de la notoriété de l'exploitation. » — P.-A.


La leçon ? Les Égyptiens avaient des clochettes. La Suisse a inventé le bilan sonore. — La rédaction


Question : Et de nos jours ?


Réponse :
« Depuis 20 années, nous avons adapté nos produits aux nouvelles conditions d'élevages et à la vie moderne : - Evolution des tailles - Création de formes et matériaux nouveaux - Notre spécialité, unique au monde, la personnalisation des toupins ! » — P.-A.


La leçon ? La tradition qui ne s’adapte pas meurt. La tradition qui s’adapte trop se trahit. Le toupin a choisi : il change de taille, pas d’âme. — La rédaction



Leçon 1 : Choisis un métier que tu peux raconter les larmes aux yeux


« Forgeron de formation, je me suis converti à la fabrication de toupins par amour de cet art ancestral. Cela fait plus de 20 ans que je me passionne pour ce métier unique. » — P.-A.


La leçon ? On ne tient pas 20 ans dans une forge par calcul. On tient par amour. — La rédaction


« J’ai quitté l’agriculture parce que le domaine était trop petit. Mais j’ai retrouvé la terre dans le feu et l’acier. » — P.-A.


La leçon ? Quand la terre te lâche, le feu te reprend. Le métier, c’est là où tu retombes debout.


Si tu ne peux pas parler de ton métier avec le cœur et les tripes, change de métier. La Suisse n’a pas de pétrole, elle a des artisans. Sois fier ou sois ailleurs. — La rédaction


Leçon 2 : La tradition n’est pas un musée, c’est un langage

« Depuis l’Antiquité, on met des cloches au cou des animaux pour les retrouver dans la nature. Mais la Suisse a développé des grosses cloches de parade : les toupagnes.


À l’époque, un paysan n’achetait pas une Porsche. Il achetait une cloche et la pendait devant la maison pour dire : « Moi, je sais travailler. » » — P.-A.


La leçon ? La cloche, ce n’était pas un bijou. C’était un CV en bronze. Un bulletin de salaire qu’on entend à 2 km.


N’aie pas honte d’afficher ta réussite si elle vient du travail. En Suisse, on respecte la cloche parce qu’on respecte l’effort derrière. — La rédaction


Leçon 3 : Un objet devient patrimoine quand tout le monde le respecte


« Aujourd’hui on fait des cloches pour les naissances, les mariages, les apprentis, les lutteurs. Même hors du milieu rural, tout le monde aime en posséder une.


Contrairement à un téléphone ou un vélo, les cloches chez nous, il y a un respect pour cet objet qu’on ne trouve pas ailleurs. » — P.-A.


La leçon ? Le toupin est un emblème de la Suisse parce qu’il n’appartient à personne et à tout le monde. Il unit le banquier de Genève et le berger du Valais.


Si tu veux créer quelque chose de durable, ne vise pas la mode. Vise le respect. — La rédaction

Leçon 4 : Le bétail aussi à sa fierté — ne l’oublie pas


« Contrairement à ce qu’on croit, pour le bétail, c’est une fierté de porter des cloches. Celles qui sont méritantes, on leur met une grosse cloche et elles marchent devant le troupeau. » — P.-A.


La leçon ? On n’impose pas. On honore. La vache qui tire le troupeau porte la plus belle cloche parce qu’elle l’a gagnée.


En entreprise comme à l’alpage : mets la grosse cloche à ceux qui tirent, pas à ceux qui crient. Le troupeau suit toujours le mérite, pas le bruit. — La rédaction


Leçon 5 : Sans matière première, tu dois avoir une matière grise d’excellence


« La tôle vient d’Allemagne ou de Suède. On n’a pas de minéraux chez nous. On reçoit ce qu’on appelle l’acier suédois. » — P.-A.


La leçon ? La Suisse ne produit pas l’acier. Elle le transforme en patrimoine. Notre richesse, c’est de prendre la matière des autres et d’y ajouter une valeur que personne ne copie.


Si tu n’as pas les mines, aie les mains. Si tu n’as pas les champs, aie la tête. C’est ça, le made in Switzerland. — La rédaction


Leçon 6 : La tradition gagne toujours contre la protection quand elle a du sens


« On a voté pour obliger à laisser les cornes aux vaches. Ça n’a pas passé. Pas pour des raisons philosophiques, mais économiques et de sécurité.


Mais pour les cloches, c’est la tradition qui l’emporte. C’est pratique de savoir où elles sont, mais c’est surtout culturel. » — P.-A.


La leçon ? On accepte de couper les cornes pour protéger les hommes. On refuse de couper les cloches parce qu’elles protègent l’âme d’un pays.


Quand tu dois trancher entre sécurité et identité, demande-toi : qu’est-ce qui nous restera quand tout le reste aura disparu ? Garde ça. — La rédaction


Leçon 7 : Quatre langues, une seule culture : celle du travail bien fait


« Que ce soit dans le Jura vaudois, sur le Rigi ou au Monte Ceneri, on a la même culture de l’élevage.


La langue est différente, mais l’amour des cloches, l’amour du savoir-faire, de la qualité qu’on prône en Suisse est la même aux quatre coins du pays. » — P.-A.


La leçon ? Le paysan du Tessin et celui de l’Appenzell ne se comprennent pas en mots. Ils se comprennent en gestes. En soudure. En respect du travail.


Arrête de chercher ce qui divise. Cherche ce qui soude. En Suisse, c’est la qualité. Toujours. — La rédaction


Leçon 8 : La collégialité bat la présidence à vie


« Chez nous, pas de président à vie. C’est un tournus. Les sept sages. Chaque année, un autre, mais qui doit respecter la collégialité. » — P.-A.


La leçon ? On ne fout pas les gens à la porte. On leur laisse la place. C’est prévu. C’est normal.


Le pouvoir qui tourne ne pourrit pas. Si tu veux diriger longtemps, accepte de ne pas diriger tout le temps. — La rédaction


Leçon 9 : Vivre 83 ans ne tient pas à un secret, mais à une règle


« User de tout, abuser de rien. Manger sainement, boire un verre, vivre de la joie, se bouger.


On a la chance d’être blindé par rapport à d’autres. Mais il faut éviter les abus. Un gars dans la misère n’a pas les moyens d’acheter de la drogue. Nous, si. » — P.-A.


La leçon ? La Suisse n’a pas de secret de longévité. Elle a une discipline de longévité.


Le luxe, c’est de pouvoir te détruire. La sagesse, c’est de ne pas le faire. « Il faut faire gaffe de ne pas trop fumer, de ne pas trop boire… » C’est tout. — La rédaction


Leçon 10 : Tu peux partir de rien, si le pays te donne les outils


« Quand mon papa est mort, j’avais rien. J’ai gagné ma vie avec ça. J’ai dû faire mon bagage tout seul.


Mais j’avais les outils, la possibilité en Suisse de le faire. En Inde, même avec beaucoup de vaches, je n’aurais pas pu : pas d’infrastructure, pas de débouché. » — P.-A.


La leçon ? La Suisse ne te donne pas l’argent. Elle te donne la possibilité de le gagner. L’infrastructure, le débouché, le respect du travail.


Ne crache pas sur le système. Remercie-le en travaillant. C’est ta seule dette. — La rédaction


Leçon 11 : La relève est assurée quand tu transmets avec les tripes


« J’aime parler de mon métier avec mon cœur et mes tripes, tout en transmettant nos valeurs et traditions suisses afin de sauvegarder cet art.


Et heureusement la relève est assurée ! » — P.-A.


La leçon ? Un patrimoine ne meurt pas quand les mains vieillissent. Il meurt quand les cœurs se taisent.


Parle de ton métier à un gamin comme si tu lui confiais un secret. S’il a les yeux qui brillent, la Suisse vivra 100 ans de plus. — La rédaction

Zhenishbek Edigeev

Président de l'Association "Alpalatoo"

Le siège principal de l'Association "Alpalatoo" est situé dans la ville de Genève, avec une succursale dans la capitale du Kirghizistan, à Bichkek.

Adresse : Ville de Genève, 24 rue Chemin de Beau-Soleil 1206