mai 11, 2026

Identité entre deux mondes : comment un héritage suisse et hongrois forge une vie cosmopolite

L’Association Alpalatoo, par son projet « Les leçons suisses », essaie de tirer des leçons de chacun de ses interlocuteurs pour les lecteurs d’Asie centrale.


Entretien avec Christian Campishe, écrivain et journaliste lausannois


Entre la Hongrie et la Suisse : Un attachement profond à deux cultures


L’influence familiale : Entre rigueur diplomatique et héritage musical hongrois


D’après un entretien. Propos recueillis. Les faits et citations lui appartiennent. La mise en forme en « leçons » relève de la rédaction.



Un héritage entre deux mondes


« Ma mère était hongroise, issue d'une ancienne famille hongroise, tandis que mon père était diplomate suisse. Contrairement à beaucoup de ses collègues, il n’avait pas de fortune personnelle. »


La leçon ? On n’hérite pas que d’un nom ou d’un passeport. On hérite d’un contraste : la rigueur vaudoise et valaisanne d’un père, la douceur maternelle et musicale d’une mère hongroise. L’identité naît de cette tension, pas de la richesse. — La rédaction


Comment votre héritage hongrois a-t-il influencé votre identité et votre rapport à la culture malgré votre départ précoce du pays ?


« Je suis né à Budapest, la capitale de la Hongrie, au tout début de la guerre froide, en décembre 1948 pour être exact. À cette époque, des élections venaient d'avoir lieu en Hongrie, remportées par le parti des petits propriétaires. Cependant, ce dernier a rapidement été évincé par les communistes, déjà très présents dans le pays en raison de la fin de la guerre et de l'occupation par les troupes soviétiques. Ma mère était hongroise, issue d'une ancienne famille hongroise, tandis que mon père était diplomate suisse. C'est ainsi qu'ils se sont rencontrés, lors de son premier poste à l'étranger. Je n'ai aucun souvenir de cette période, puisque mes parents ont quitté la Hongrie lorsque j'avais environ un an. Pourtant, je pense que la langue hongroise est restée gravée en moi, car j'arrive à bien la prononcer et, surtout, je chante encore d'anciennes chansons hongroises. J'ai toujours chanté avec ma sœur, souvent accompagné de ma guitare. La Hongrie est ainsi restée présente dans mon cœur, et j'y suis retourné régulièrement, surtout après la chute du mur de Berlin, en moyenne tous les deux ans. »


La leçon ? On peut quitter un pays à un an et le garder toute sa vie. Une langue n’est pas qu’un souvenir : c’est une mélodie. Si elle reste dans la gorge, dans la guitare, dans les chansons, alors le pays n’est jamais parti. — La rédaction


Comment s'intégrer en tant qu'enfant de diplomate ?


« Après la Hongrie, nous sommes rentrés en Suisse, à Berne, avant que mon père ne parte en poste à Lisbonne, puis à Paris et enfin à Caracas. À la suite de cette dernière affectation, il est revenu en Suisse, où j'ai terminé ma scolarité. J'ai ensuite poursuivi mes études universitaires à Fribourg pendant un an, avant de rejoindre Genève, où j'ai obtenu une licence en sciences politiques. L'enfance des enfants de diplomates est particulière, marquée par des déménagements fréquents, de nouvelles amitiés à reconstruire et des changements d'école répétés. Cela impose une grande capacité d'adaptation. Si beaucoup d'enfants de diplomates en ont souffert, j'y vois aussi des avantages, notamment l'apprentissage des langues. Aujourd'hui, j'en parle sept, dont quatre couramment. Certaines que je maîtrisais mieux autrefois se sont estompées avec le temps. »


La leçon ? Déménager, c’est perdre des racines pour gagner des ailes. Chaque valise défait une amitié mais ouvre une langue. Un enfant de diplomate ne choisit pas la stabilité : il choisit l’adaptation. Et l’adaptation, c’est le premier diplôme. — La rédaction


Quelle place pour les langues dans une vie cosmopolite ?


« Le français est ma langue maternelle, même si ma mère me parlait certainement en hongrois dès mon plus jeune âge. Bien que je ne la maîtrise pas totalement, cette langue ne m'est pas étrangère. Je lis chaque jour des journaux hongrois en ligne, et les outils de traduction actuels facilitent grandement la compréhension. J'ai aussi une bonne maîtrise du portugais et de l'espagnol, que j'ai appris au cours de nos séjours à Lisbonne et Caracas, ainsi que de l'italien, ma langue du quotidien puisque mon épouse est italienne. Comme tout bon Suisse, j'ai appris l'allemand à l'école, et l'anglais est une langue que je n'ai pas oubliée. »


La leçon ? Une langue ne meurt pas si tu la lis chaque jour. Même imparfaite, même assistée par un traducteur, elle reste une maison. Le cosmopolite n’est pas celui qui oublie : c’est celui qui garde sept clés sur son trousseau. — La rédaction


Quel impact le retour en Suisse a-t-il eu sur moi ?


« Le retour en Suisse n'a pas été facile. Pendant deux ou trois ans, j'ai vécu de manière assez recluse, conservant davantage de liens avec mes amis d'Amérique du Sud. Beaucoup d'entre eux ont ensuite [texte coupé dans la source fournie] te isibles. Certains élèves, notamment ceux venant de Genève, semblaient issus de familles plus aisées, mais dans l’ensemble, la majorité était de classe moyenne. Il n’y avait pas de signes ostentatoires de richesse comme des voitures luxueuses déposant les élèves devant l’école. On venait en vélo ou en vélo moteur. »


La leçon ? Revenir, ce n’est pas rentrer. C’est réapprendre un pays que tu croyais tien. La Suisse ne t’attend pas avec des limousines : elle t’attend à vélo. Et c’est dans cette simplicité que tu dois te réancrer. — La rédaction


Ton père ou ta mère étaient-ils stricts avec toi ? As-tu des anecdotes à ce sujet ?


« Oui, mon père était sévère. J’ai reçu plus d’une fessée, souvent avec une bague à la main, ce qui pouvait être douloureux. J’étais un enfant au caractère expressif, parfois bruyant, ce qui pouvait agacer mes parents. Aujourd’hui, ce genre de punition ne se fait plus, et moi-même, avec mes enfants, je n’ai jamais levé la main sur eux, car je gardais en mémoire mes propres expériences. Jusqu’aux années 1970, c’était une éducation stricte. Après 1968, les mentalités ont changé. J’appartiens à la génération 68A, qui a connu une période de contestation et d’évolution sociale. Même si en Suisse, ces mouvements étaient plus modérés qu’en France, ils ont tout de même influencé les modes de vie et l’éducation. »


La leçon ? On éduque comme on a été éduqué, ou contre. La bague qui frappe devient la main qui ne frappe plus. Chaque génération corrige la précédente. C’est ça, le progrès : ne pas répéter. — La rédaction


Quelle est la plus grande bêtise que tu as faite étant enfant ?


« Quand je trouvais une paire de ciseaux, je coupais tout ce que je voyais : nappes, objets, cheveux de ma sœur... Mais ce n’était pas bien méchant. J’avais aussi tendance à me mettre en colère, à taper ma tête contre le sol pour attirer l’attention. Je voulais être consolé plus que puni, mais cela ne fonctionnait pas toujours. »


La leçon ? L’enfant ne coupe pas pour détruire : il coupe pour voir ce qu’il y a dedans. Et il tape sa tête au sol non pour se faire mal, mais pour qu’on le ramasse. Toute bêtise est un langage avant d’être une faute. — La rédaction


Y a-t-il des paroles ou des habitudes de tes parents qui t’ont marqué ?


« Mes parents étaient issus de cultures différentes. Mon père, d’origine vaudoise et valaisanne, était impulsif, mais l’orage passait vite. Ma mère, hongroise, était plus douce et maternelle. Elle me parlait souvent de son pays, de la nature, de la musique, tandis que mon père m’a transmis le goût de la littérature. Leur éducation était parfois contrastée, mais complémentaire. »


La leçon ? Un couple mixte, ce n’est pas un conflit : c’est un orchestre. L’un donne le tempo, l’autre la mélodie. L’enfant grandit entre l’orage qui passe et la berceuse qui reste. — La rédaction

Es-tu particulièrement attaché aux montagnes suisses et à la nature ?


« J’aime la beauté sous toutes ses formes. Les paysages marins, les vastes campagnes, les couchers de soleil… La montagne, en revanche, n’est pas ma plus grande passion. Je suis sujet au vertige, donc l’escalade n’a jamais été pour moi. Mais j’admire l’architecture et les trésors cachés des villes européennes, et avec l’âge, je suis de plus en plus sensible à la richesse du patrimoine urbain. »


La leçon ? Être Suisse n’oblige pas à aimer l’alpinisme. On peut avoir le vertige et aimer son pays. La beauté n’est pas que dans les sommets : elle est dans les pierres des villes, dans ce que les hommes ont bâti quand la nature était trop haute. — La rédaction


As-tu des souvenirs marquants de ton passage à l’école en Suisse ou à l’étranger ?


« Oui, j’ai vécu des expériences marquantes. À Paris, dans un collège exclusivement masculin, un professeur m’a ridiculisé devant la classe en me posant une question dont je ne connaissais pas la réponse. Toute la classe a éclaté de rire. Une autre fois, en Suisse, de retour d’Amérique du Sud, un professeur m’a taquiné en me demandant si, là-bas, les vaches avaient des bosses sur le dos. Lorsque j’ai répondu non, la classe a encore éclaté de rire. Mais une remarque m’a marqué différemment : un enseignant m’a dit un jour que j’avais une "écriture d’artiste". Cela a éveillé en moi une certaine fierté et a confirmé, à mes yeux, mon originalité. »


La leçon ? L’école peut rire de toi, ou te révéler. Une humiliation se subit, un compliment te construit. Parfois, il suffit qu’un adulte dise « écriture d’artiste » pour que tu oses devenir écrivain. — La rédaction


Est-ce qu’aujourd’hui, garder son identité est important ? Qu’en penses-tu ?


« — Oui, c'est très important. C’est une question intéressante, car je pense qu'on ne doit jamais renier son identité. L’identité est une partie intrinsèque de soi. En Suisse, nous vivons dans un pays multiculturel avec un grand brassage de populations et de cultures. C'est une richesse, comme cela l’a toujours été pour tous les pays. Cependant, il ne faut pas tomber dans l'excès inverse, où les nouveaux arrivants tenteraient d'imposer leur propre identité aux autochtones. Parfois, on a l’impression que nous vivons dans une société où la tolérance excessive brouille la frontière avec la permissivité, et ce n’est pas sain. Je pense qu’une personne qui arrive dans un pays, quelle que soit la raison – qu’elle soit réfugiée politique ou économique –, doit s’adapter aux usages locaux. Il y a une expression italienne qui dit : "Paese che vai, usanza che trovi", ce qui signifie qu’on doit respecter les coutumes du pays où l'on s’établit. Cela ne veut pas dire renier son identité, bien au contraire. Il s'agit plutôt de l'intégrer harmonieusement et de la partager d’une manière qui enrichisse également les autres. Si possible, il est essentiel de préserver sa langue et de la transmettre à ses enfants. Personnellement, je regrette que ma mère n'ait pas pu nous apprendre le hongrois. Mon père parlait français, et nous vivions au Portugal, donc il fallait déjà maîtriser plusieurs langues. Le hongrois étant une langue difficile, elle n’a pas pu mener cette tâche à bien, et c’est quelque chose que je regrette. Mais cela illustre bien l’idée que l’identité est une richesse qu’il faut cultiver tout en respectant l’environnement dans lequel on évolue. »


La leçon ? Paese che vai, usanza che trovi. Garder son identité, ce n’est pas l’imposer. C’est l’offrir. Tu n’abandonnes pas ta langue : tu ajoutes celle du pays. Et si tu ne transmets pas, tu regrettes. La tolérance n’est pas l’effacement. — La rédaction


Y a-t-il une idéologie de l’État suisse concernant la préservation de l’identité, ou est-ce quelque chose de moins visible ?


« — Je ne crois pas. En tout cas, je ne suis pas juriste en droit constitutionnel, donc il faudrait vérifier si la Constitution suisse mentionne spécifiquement le respect de l’identité des individus. Cependant, je ne pense pas que cela soit affirmé de manière explicite, surtout au regard des évolutions actuelles et des vagues d’immigration. Certains pays, comme la France, rencontrent des difficultés d’intégration avec certaines communautés, notamment issues du Maghreb. Lorsqu'une immigration importante ne s'accompagne pas d’une bonne intégration, cela peut devenir un problème sociétal. C'est un équilibre délicat à trouver entre ouverture et préservation des valeurs locales. »


La leçon ? La Suisse ne grave pas l’identité dans la Constitution. Elle la vit dans l’équilibre. Pas de loi pour dire qui tu es. Mais une obligation : si tu viens, tu t’intègres. Sinon, la société craque. — La rédaction


Être un cosmopolite, c'est normal, n'est-ce pas ? Dans la vie, trouves-tu la réponse philosophique plutôt dans la religion ou dans la science ?


« Je viens d'une famille aux horizons religieux variés : ma mère était catholique, mon père protestant. Lorsqu'ils se sont mariés, mon père a adopté la religion catholique, mais dans son quotidien, il conservait des réflexes de protestant. Puis, en fin de vie, il était presque plus catholique que ma mère. Cela pour dire que je ne suis pas un intégriste religieux, loin de là. J'ai reçu une éducation catholique, mais sans bigoterie. Je respecte toutes les religions, mais je me méfie de l’intégrisme qui gangrène aujourd'hui la politique, menant le monde vers le chaos. Pourtant, la religion est aussi une culture qui mérite d'être préservée : elle s'adapte aux modes de vie et aux climats des peuples. Ce respect de la culture religieuse est essentiel. Quant à moi, je ne me réfère ni à la religion ni au nationalisme pour définir mon identité. J'ai une vision universelle du monde. Je comprends le patriotisme sans pour autant y adhérer. Mon cheminement philosophique est intime, personnel. Je ne me laisse pas influencer, je n'ai pas de gourou. »


La leçon ? On peut changer de religion comme de pays, et rester soi. Le cosmopolite ne prie pas un drapeau. Il respecte les dieux des autres, mais n’en a pas besoin pour marcher. Sa boussole est intime. — La rédaction


Les poètes, écrivains et artistes ont-ils le droit de solliciter l'aide du gouvernement ? Si celui-ci ne les soutient pas, est-ce normal ? Les artistes doivent-ils se débrouiller seuls ?


« Je ne trouve pas anormal que certains bénéficient d'un soutien public. Toutefois, ces aides favorisent souvent une "culture officielle" : des écrivains adoubés par le pouvoir deviennent les porte-voix de ce même pouvoir. Cela dit, ce n'est pas propre à certains pays : en Suisse aussi, notamment dans le cinéma ou la littérature, certains sont très habiles pour obtenir des subventions ou des prix littéraires. La ville de Lausanne, par exemple, décerne un prix appuyé par des électeurs qui, souvent, n'ont pas lu les livres des candidats. On pourrait comparer cela à une campagne électorale. Quant à moi, je n'ai jamais couru après les prix ni sollicité de subventions. J'ai toujours voulu préserver ma liberté. Pour moi, c'est un principe fondamental, quitte à faire des sacrifices. En Suisse, il n'y a pas de médailles honorifiques, ce qui simplifie les choses. Mais certains écrivains suisses reçoivent des distinctions étrangères, notamment la Légion d'honneur en France. Si je la recevais, je serais honoré, mais je ne la recherche pas activement. »


La leçon ? L’argent du prince fait des poètes de cour. La subvention achète le silence. Si tu veux être libre, n’attends rien. Un prix qu’on ne demande pas honore. Un prix qu’on quémande enchaîne. — La rédaction


Leçon 15 : Un écrivain peut-il vivre de sa plume ?


« En Suisse, la réponse est claire : non. Même des auteurs renommés comme Jacques Chessex, lauréat du Prix Goncourt, avaient un emploi parallèle, Chessex étant enseignant. Durrenmatt et Frisch peut-être, mais la grande majorité des écrivains suisses doivent exercer une autre activité pour subvenir à leurs besoins. »


La leçon ? En Suisse, on écrit après le travail. Pas à la place. Même un Goncourt enseigne. La plume ne nourrit pas : elle éclaire. Si tu veux vivre, prends un métier. Si tu veux écrire, prends ta nuit. — La rédaction

Zhenishbek Edigeev

Président de l'Association "Alpalatoo"

Le siège principal de l'Association "Alpalatoo" est situé dans la ville de Genève, avec une succursale dans la capitale du Kirghizistan, à Bichkek.

Adresse : Ville de Genève, 24 rue Chemin de Beau-Soleil 1206