L’Association Alpalatoo, par son projet « Les leçons suisses », essaie de tirer des leçons de chacun de ses interlocuteurs pour les lecteurs d’Asie centrale.
Entretien avec
Jean-Jacques Bise, co-président d’EXIT A.D.M.D. Suisse romande
La
liberté ultime : choisir sa fin, c’est choisir sa vie
D’après
un entretien. Propos recueillis. Les faits et citations lui
appartiennent. La mise en forme en « leçons » relève de la
rédaction.
On croit que la mort est ce qu’on subit. En Suisse, depuis 1942, c’est aussi ce qu’on peut choisir.
À Genève, Jean-Jacques Bise, 73 ans, co-président d’EXIT, n’aide pas à mourir. Il aide à ne pas souffrir inutilement. Professeur de droit à la retraite, il applique l’article 115 du Code pénal comme d’autres appliquent la Constitution : à la lettre, sans pathos.
Voici 12 leçons d’un homme qui regarde la mort en face, pour que nous puissions regarder la vie jusqu’au bout.
Leçon 1 : La loi suisse ne tue pas. Elle autorise à ne pas souffrir inutilement
«
Depuis 1942, le suicide est dépénalisé. L’article 115 dit :
aider sans mobile égoïste n’est pas puni. L’article 114 dit :
donner la mort à la demande reste punissable. »
La
leçon ? La
Suisse ne pratique pas l’euthanasie. Elle tolère l’assistance au
suicide. La nuance est tout. Connais tes lois avant de juger. Ici, on
n’exécute pas. On accompagne. Et c’est la personne qui fait le
geste final. —
La rédaction
Leçon 2 : EXIT n’a pas été créé pour mourir, mais pour ne pas être branché contre son gré
«
À l’origine, l’association visait à s’opposer au paternalisme
médical et à l’acharnement thérapeutique. Permettre de rédiger
des directives anticipées. »
La
leçon ? Le
premier combat, c’était la liberté de refuser un tuyau. Pas d’en
prendre un pour mourir. Avant de parler de mort, parle de vie. Rédige
tes directives anticipées. Dis ce que tu ne veux pas. C’est ça,
la vraie autonomie. —
La rédaction
Leçon 3 : Pour être aidé, il faut trois choses — pas une de plus
«
1. Être membre et résider en Suisse. 2. Être capable de
discernement. 3. Avoir un dossier médical qui justifie l’aide :
maladie en phase terminale ou polypathologies invalidantes liées au
grand âge. »
La
leçon ? On
n’aide pas par chagrin d’amour. On aide quand la souffrance est
insupportable et sans issue. La règle est stricte parce que la
liberté est grave. Pas de discernement, pas d’aide. Pas de
souffrance médicale, pas d’aide. Point. —
La rédaction
Leçon 4 : Le geste appartient au patient, pas au médecin
«
Soit la personne boit 15g de pentobarbital. Soit une infirmière pose
une voie et la personne ouvre elle-même le robinet. Parce que c’est
un suicide. »
La
leçon ? Si
quelqu’un appuie à ta place, ce n’est plus de l’assistance.
C’est un homicide. Et c’est puni. La liberté, c’est d’aller
jusqu’au bout du geste. Si tu veux qu’on fasse à ta place, tu
n’es plus libre. Tu es demandeur d’un meurtre. —
La rédaction
Leçon 5 : Le pentobarbital est le même pour ton chien et pour toi. La différence, c’est le choix
«
C’est le produit utilisé pour euthanasier les animaux. Et aux
États-Unis pour les peines de mort. Quand tu le prends, tu ne
reviens pas. S’endormir en 1 à 5 minutes. En 10 minutes, tu es
dans un autre monde. Sans souffrance. »
La
leçon ? La
médecine sait arrêter la vie sans douleur depuis longtemps. La
question n’est pas technique. Elle est éthique : qui décide ? On
donne une mort paisible à un animal par compassion. Refuser la même
compassion à un humain capable de discernement, c’est ça, la
vraie violence. —
La rédaction
Leçon 6 : 572 personnes par an, 2% des décès. Ce n’est pas une épidémie, c’est un droit
«
En 2024, 572 accompagnements en Suisse romande. Environ un par jour.
75% ont plus de 75 ans. »
La
leçon ? Si
on « ouvrait les vannes », ça exploserait, disent les opposants.
La réalité : c’est stable. Et ça baisse parfois. La liberté ne
crée pas le désir de mourir. Elle crée la paix de savoir qu’on
pourra partir si ça devient invivable. Un tiers des dossiers
acceptés n’aboutit pas. Le droit suffit à soulager. —
La rédaction
Leçon 7 : L’Église peut dire non. La démocratie dit : “Tu choisis”
«
Officiellement, les autorités catholiques refusent. Mais les fidèles
font un pas de côté : « C’est ma vie, je décide. » En Valais,
canton catholique, 76% ont voté pour obliger les EMS à laisser
entrer EXIT. »
La
leçon ? La
religion a le droit de condamner. La loi a le devoir de permettre.
Dans une démocratie, ton Dieu ne commande pas mon lit de mort. Ma
liberté s’arrête où commence la tienne. Pas avant. —
La rédaction
Leçon 8 : On n’aide pas les étrangers, pas par morale, mais par bénévolat
«
Pour être membre, il faut résider en Suisse. Dignitas accepte les
étrangers, mais 8’000 à 12’000 francs. Chez nous, 100 francs et
tout est payé par la solidarité des 40’000 membres. »
La
leçon ? Ce
n’est pas un refus éthique. C’est une limite logistique. Nous
sommes bénévoles. Pas une clinique. La solidarité a des frontières
quand elle repose sur des épaules gratuites. Si tu veux l’universel,
il faut le financer. —
La rédaction
Leçon 9 : Le plus dur, c’est de fixer la date. Après, c’est la paix
«
J’aimerais être aidé lundi prochain. » Et vous regardez votre
agenda… C’est contre-intuitif. Une fois la date fixée et
acceptée, les derniers jours, les gens vivent dans une grande
sérénité. Elles attendent. »
La
leçon ? La
souffrance, c’est l’incertitude. La mort choisie, c’est
l’agenda repris en main. La dignité, ce n’est pas de souffrir
longtemps. C’est de partir selon sa volonté ultime. Rien
d’autre. —
La rédaction
Leçon 10 : “Mon grand-père m’a appris à vivre, et aussi à mourir”
«
Le petit-fils à l’enterrement : « Pendant des années, mon
grand-père m’a appris à vivre. Eh bien, il m’a aussi appris à
mourir. » »
La
leçon ? La
plus belle transmission, ce n’est pas l’héritage. C’est
d’apprendre à ses enfants qu’on peut partir debout. Si tu veux
qu’on se souvienne de toi, ne laisse pas que des photos. Laisse une
leçon. Celle de ta dernière liberté. —
La rédaction
Leçon 11 : On ne s’habitue jamais à la mort. Et c’est tant mieux
«
Chaque accompagnement est unique et très prenant. Après, j’ai
besoin de marcher, d’aller en forêt pour respirer. Mais nous ne
sommes pas une équipe triste. Nous rions beaucoup, l’amitié est
forte. »
La
leçon ? Si
tu t’habitues, arrête. C’est le jour où ça devient une routine
que tu deviens dangereux. La compassion n’est pas un métier. C’est
une blessure qu’on garde ouverte pour rester humain. Protège-la. —
La rédaction
Leçon 12 : Le vrai débat de demain, c’est Alzheimer. Et il fera mal
«
Pour aider, il faut le discernement au moment de l’acte. Mais la
personne démente l’a perdu. Faut-il des directives anticipées
comme au Québec ? « Imaginer qu’un jour, il faille être cruel —
donner la mort à quelqu’un qui semble paisible… » »
La
leçon ? Aujourd’hui
on aide à mourir. Demain on devra peut-être décider de tuer sur
mandat. Et là, même les militants tremblent. Être favorable à
l’aide à mourir n’est pas être favorable au meurtre. Ne
confonds pas les deux. Et prépare-toi : la société devra
trancher. —
La rédaction
