mai 11, 2026

Dignité jusqu’au dernier instant : quand la Suisse encadre le droit de mourir sans souffrir

L’Association Alpalatoo, par son projet « Les leçons suisses », essaie de tirer des leçons de chacun de ses interlocuteurs pour les lecteurs d’Asie centrale.


Entretien avec Jean-Jacques Bise, co-président d’EXIT A.D.M.D. Suisse romande

La liberté ultime : choisir sa fin, c’est choisir sa vie


D’après un entretien. Propos recueillis. Les faits et citations lui appartiennent. La mise en forme en « leçons » relève de la rédaction.



On croit que la mort est ce qu’on subit. En Suisse, depuis 1942, c’est aussi ce qu’on peut choisir.

À Genève, Jean-Jacques Bise, 73 ans, co-président d’EXIT, n’aide pas à mourir. Il aide à ne pas souffrir inutilement. Professeur de droit à la retraite, il applique l’article 115 du Code pénal comme d’autres appliquent la Constitution : à la lettre, sans pathos.

Voici 12 leçons d’un homme qui regarde la mort en face, pour que nous puissions regarder la vie jusqu’au bout.





Leçon 1 : La loi suisse ne tue pas. Elle autorise à ne pas souffrir inutilement


« Depuis 1942, le suicide est dépénalisé. L’article 115 dit : aider sans mobile égoïste n’est pas puni. L’article 114 dit : donner la mort à la demande reste punissable. »


La leçon ? La Suisse ne pratique pas l’euthanasie. Elle tolère l’assistance au suicide. La nuance est tout. Connais tes lois avant de juger. Ici, on n’exécute pas. On accompagne. Et c’est la personne qui fait le geste final. — La rédaction


Leçon 2 : EXIT n’a pas été créé pour mourir, mais pour ne pas être branché contre son gré


« À l’origine, l’association visait à s’opposer au paternalisme médical et à l’acharnement thérapeutique. Permettre de rédiger des directives anticipées. »


La leçon ? Le premier combat, c’était la liberté de refuser un tuyau. Pas d’en prendre un pour mourir. Avant de parler de mort, parle de vie. Rédige tes directives anticipées. Dis ce que tu ne veux pas. C’est ça, la vraie autonomie. — La rédaction


Leçon 3 : Pour être aidé, il faut trois choses — pas une de plus


« 1. Être membre et résider en Suisse. 2. Être capable de discernement. 3. Avoir un dossier médical qui justifie l’aide : maladie en phase terminale ou polypathologies invalidantes liées au grand âge. »


La leçon ? On n’aide pas par chagrin d’amour. On aide quand la souffrance est insupportable et sans issue. La règle est stricte parce que la liberté est grave. Pas de discernement, pas d’aide. Pas de souffrance médicale, pas d’aide. Point. — La rédaction


Leçon 4 : Le geste appartient au patient, pas au médecin


« Soit la personne boit 15g de pentobarbital. Soit une infirmière pose une voie et la personne ouvre elle-même le robinet. Parce que c’est un suicide. »


La leçon ? Si quelqu’un appuie à ta place, ce n’est plus de l’assistance. C’est un homicide. Et c’est puni. La liberté, c’est d’aller jusqu’au bout du geste. Si tu veux qu’on fasse à ta place, tu n’es plus libre. Tu es demandeur d’un meurtre. — La rédaction



Leçon 5 : Le pentobarbital est le même pour ton chien et pour toi. La différence, c’est le choix


« C’est le produit utilisé pour euthanasier les animaux. Et aux États-Unis pour les peines de mort. Quand tu le prends, tu ne reviens pas. S’endormir en 1 à 5 minutes. En 10 minutes, tu es dans un autre monde. Sans souffrance. »


La leçon ? La médecine sait arrêter la vie sans douleur depuis longtemps. La question n’est pas technique. Elle est éthique : qui décide ? On donne une mort paisible à un animal par compassion. Refuser la même compassion à un humain capable de discernement, c’est ça, la vraie violence. — La rédaction


Leçon 6 : 572 personnes par an, 2% des décès. Ce n’est pas une épidémie, c’est un droit


« En 2024, 572 accompagnements en Suisse romande. Environ un par jour. 75% ont plus de 75 ans. »


La leçon ? Si on « ouvrait les vannes », ça exploserait, disent les opposants. La réalité : c’est stable. Et ça baisse parfois. La liberté ne crée pas le désir de mourir. Elle crée la paix de savoir qu’on pourra partir si ça devient invivable. Un tiers des dossiers acceptés n’aboutit pas. Le droit suffit à soulager. — La rédaction

Leçon 7 : L’Église peut dire non. La démocratie dit : “Tu choisis”


« Officiellement, les autorités catholiques refusent. Mais les fidèles font un pas de côté : « C’est ma vie, je décide. » En Valais, canton catholique, 76% ont voté pour obliger les EMS à laisser entrer EXIT. »


La leçon ? La religion a le droit de condamner. La loi a le devoir de permettre. Dans une démocratie, ton Dieu ne commande pas mon lit de mort. Ma liberté s’arrête où commence la tienne. Pas avant. — La rédaction


Leçon 8 : On n’aide pas les étrangers, pas par morale, mais par bénévolat


« Pour être membre, il faut résider en Suisse. Dignitas accepte les étrangers, mais 8’000 à 12’000 francs. Chez nous, 100 francs et tout est payé par la solidarité des 40’000 membres. »


La leçon ? Ce n’est pas un refus éthique. C’est une limite logistique. Nous sommes bénévoles. Pas une clinique. La solidarité a des frontières quand elle repose sur des épaules gratuites. Si tu veux l’universel, il faut le financer. — La rédaction


Leçon 9 : Le plus dur, c’est de fixer la date. Après, c’est la paix


« J’aimerais être aidé lundi prochain. » Et vous regardez votre agenda… C’est contre-intuitif. Une fois la date fixée et acceptée, les derniers jours, les gens vivent dans une grande sérénité. Elles attendent. »


La leçon ? La souffrance, c’est l’incertitude. La mort choisie, c’est l’agenda repris en main. La dignité, ce n’est pas de souffrir longtemps. C’est de partir selon sa volonté ultime. Rien d’autre. — La rédaction


Leçon 10 : “Mon grand-père m’a appris à vivre, et aussi à mourir”


« Le petit-fils à l’enterrement : « Pendant des années, mon grand-père m’a appris à vivre. Eh bien, il m’a aussi appris à mourir. » »


La leçon ? La plus belle transmission, ce n’est pas l’héritage. C’est d’apprendre à ses enfants qu’on peut partir debout. Si tu veux qu’on se souvienne de toi, ne laisse pas que des photos. Laisse une leçon. Celle de ta dernière liberté. — La rédaction


Leçon 11 : On ne s’habitue jamais à la mort. Et c’est tant mieux


« Chaque accompagnement est unique et très prenant. Après, j’ai besoin de marcher, d’aller en forêt pour respirer. Mais nous ne sommes pas une équipe triste. Nous rions beaucoup, l’amitié est forte. »


La leçon ? Si tu t’habitues, arrête. C’est le jour où ça devient une routine que tu deviens dangereux. La compassion n’est pas un métier. C’est une blessure qu’on garde ouverte pour rester humain. Protège-la. — La rédaction


Leçon 12 : Le vrai débat de demain, c’est Alzheimer. Et il fera mal


« Pour aider, il faut le discernement au moment de l’acte. Mais la personne démente l’a perdu. Faut-il des directives anticipées comme au Québec ? « Imaginer qu’un jour, il faille être cruel — donner la mort à quelqu’un qui semble paisible… » »


La leçon ? Aujourd’hui on aide à mourir. Demain on devra peut-être décider de tuer sur mandat. Et là, même les militants tremblent. Être favorable à l’aide à mourir n’est pas être favorable au meurtre. Ne confonds pas les deux. Et prépare-toi : la société devra trancher. — La rédaction

Zhenishbek Edigeev

Président de l'Association "Alpalatoo"

Le siège principal de l'Association "Alpalatoo" est situé dans la ville de Genève, avec une succursale dans la capitale du Kirghizistan, à Bichkek.

Adresse : Ville de Genève, 24 rue Chemin de Beau-Soleil 1206